♦ Les professionnels
Éditorial de la revue internationale Surdités n°1, décembre 1999
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L’histoire de la surdité est inscrite dans l’histoire des rapports qu’entretiennent l’audition et l’entendement. Rapports, par périodes, de grande proximité voire d’équivalence, comme ce fut le cas dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque les sourds formaient, selon les tenants de la théorie de la dégénérescence ou de l’eugénisme, le groupe des deaf and dumb dans les pays anglo-saxons et des sourds et arriérés en France. Que cette équivalence n’ait plus rien de naturel aux yeux de nos contemporains (du moins le souhaite-t-on pour eux), on ne peut que s’en réjouir. Dans la majorité des cas, l’infirmité de l’ouïe, la déficience auditive comme on la désigne souvent de nos jours, se présente comme un état stable et irréversible qui marque de son sceau la vie entière de l’individu qu’elle affecte, quels que soient l’âge et les causes de sa survenue. Depuis deux siècles, les acquis scientifiques alimentent régulièrement l’espoir d’une curabilité de l’audition défaillante. « La surdité est vaincue !” claironnent alors des spécialistes, aussitôt relayés par les médias. Aujourd’hui, qu’en est-il ? Notre temps est celui des implants cochléaires et des manipulations génétiques. Ces techniques n’ont encore fait l’objet d’aucune évaluation scientifique sérieuse et indépendante quant à leurs résultats à long terme. Une chose n’en demeure pas moins certaine : jusqu’à présent, la surdité a toujours fait partie de notre monde. L’existence des sourds, leur bien-être individuel et social et les relations mutuelles sourds-entendants posent à nos sociétés des questions éthiques. Les réponses qu’on y apporte président à des choix idéologiques et politiques. Débattre de la valeur et des présupposés de ces choix est l’affaire de tous.
La surdité est l’exemple même de la négativité et du manque. Les revendications d’existence des sourds ne visent qu’à desserrer le carcan du négatif dans lequel ils sont enfermés. Ce carcan est le fruit de cette illusion, pourtant régulièrement dénoncée, qui fait de la biologie le destin du social. Ainsi, les souffrances des sourds et, en conséquence, celles de leur entourage auraient leur cause ultime dans l’infirmité physique et non dans le dysfonctionnement social. Il y aurait là une évidence à laquelle on ne pourrait que se soumettre. Cette évidence-là est de celles qui devraient nous faire croire qu’il en a été et qu’il en sera toujours ainsi. “Un sourd, médecin, avocat, député ? Mais vous n’y pensez pas !”. “La langue des signes, enseignée aux enfants entendants dans les écoles, inimaginable ! Pourquoi faire ?” Combien de fois n’avons-nous pas entendu ce genre d’arguments ? Ce “réel” implacable est de nature à réduire le monde au mutisme le plus absolu. Or, depuis qu’ils sont apparus sur la scène sociale, les sourds ne cessent de nous administrer la preuve que leur infirmité n’est pas l’alpha et l’oméga de leur sort, si l’on veut bien la rapporter à l’insondable, l’incommensurable surdité intellectuelle et culturelle des entendants à leur égard, ces entendants si souvent inaptes à capter le sens de leur gestuelle, insensibles à la richesse de leur culture et à la singularité de leur être-au-monde, et cramponnés à leurs certitudes de normaux. Les sourds nous incitent à découvrir et à partager leur formidable joie de vivre, leur appétit de lien social et leur inventivité, mais aussi ces lacunes de l’entendement, dont tous, sourds et entendants, sont victimes un jour ou l’autre. Je me souviens encore du coup de colère, il y a quelques années de cela, de Jean Bruckmann, figure en vue de la communauté sourde, qui interpellait ses interlocuteurs en leur disant : “Y en a marre, être sourd ce n’est pas toujours souffrir. Ça, c’est un point de vue d’entendant”.
Depuis 1975, en France mais aussi en divers points du monde, un mouvement social a changé la vie des sourds et celle des entendants qui leur sont proches et a opéré, par capillarité, de réelles transformations dans les rapports au sein de la société entendante. L’association G.E.S.T.E.S. est née en 1988 dans le sillage de ce mouvement, lorsqu’après tant d’autres professionnels, des spécialistes de la santé mentale ont décidé d’entrer à leur tour dans la danse. Il fallait dénoncer l’absence ou les conditions scandaleuses de soins destinés aux sourds souffrant de troubles mentaux, des effets de traumas de l’enfance ou encore de l’exclusion sociale dont ils sont victimes depuis des temps immémoriaux. Mais il fallait aussi construire. Ce double effort, de dénonciation et de construction, demeure aujourd’hui encore d’entière actualité. Après l’analyse des carences institutionnelles, il reste toujours à créer, en France et ailleurs, en qualité et en quantité, des lieux de soins appropriés aux besoins des sourds.
Mais, au-delà de ces cibles bien précises qui relèvent d’une action professionnelle stricto sensu, de nombreux membres de l’association G.E.S.T.E.S. ont éprouvé le besoin d’élargir le champ de leurs analyses et de confronter leurs idées et leurs pratiques à celles d’autres associations, institutions ou courants. Ils savent que les acquis demeurent fragiles et que les transformations sociales peuvent à tout moment perdre leur sens et se muer en forces d’oppression. Parallèlement aux activités qu’ils organisent depuis dix ans, ils ont pensé qu’une revue où s’ouvrirait un débat public soutiendrait ces efforts de transformations, en France et, pourquoi pas, dans le monde. Donner vie à l’inexistant en rêvant à de nouveaux possibles, telle est bien l’intention qui les anime. Aussi, depuis trois ans, ont-ils beaucoup rêvé en préparant la naissance de la publication que vous tenez entre vos mains.
Aux lecteurs d’apprécier la qualité des réflexions qui leur seront proposées. Aux lecteurs aussi d’intervenir à leur tour pour en proposer d’autres, de leur cru, plus conformes à leurs vues. Ce faisant, ils deviendront les acteurs de la folle ambition de la revue Surdités: analyser, sous leurs multiples aspects, les entraves à l’audition et à l’entendement et leurs effets sur les relations humaines. En cette ère dite de la communication universelle mais que l’on critique souvent comme étant celle où l’on communique si peu, il y a quelque folie, sans doute, à imaginer un entendement sans limites, dégagé des malentendus ou de l’incompréhension ou encore du refus de l’autre. Il faut certainement y voir une utopie, mais une utopie nécessaire : les circonstances de la vie quotidienne nous somment fréquemment de nous ouvrir à autrui et de l’entendre, pour son bien et pour le nôtre. Et chacun sait que l’ouverture au sentir et au penser est un travail qui demande un effort, ne serait-ce que celui de se laisser aller.
Pourtant, par intuition autant que par réflexion, nous savons bien que le malentendu, l’incompréhension et la fermeture à l’autre ne sauraient disparaître de sitôt des relations humaines. Non parce qu’il serait impossible de réduire, ici ou là, au coup par coup, des poches d’inintelligence (nous nous efforçons sans cesse d’y parvenir), mais bien parce qu’il ne s’agit aucunement d’une affaire de conjoncture (ce dont témoignent ces efforts inlassables). Comme le soulignait Michel Serres dans son ouvrage Rome, le Livre des fondations (Grasset, 1983), le savoir n’est pas gratuit : « tout savoir a un prix et doit payer en monnaie domestique, en son propre cours, en monnaie de savoir, il paie donc en méconnaissance” (p. 80). Impossible, en effet, pour un humain, de braquer sur un point le projecteur de son attention sans mettre ipso facto d’autres points dans l’ombre, impossible de s’ouvrir à une réalité sans se fermer à d’autres. L’omniclairvoyance, l’intelligence absolue sont l’affaire des dieux. La méconnaissance de celui qui n’entend pas, au sens plein du terme, ne saurait constituer un hasard malheureux, dont on pourrait espérer qu’il se débarrasse. L’existence de la méconnaissance relève d’une nécessité absolue, elle est une condition sine qua non de toute possibilité d’entendement car elle fait partie de sa définition. C’est parce que l’on n’entend pas tout que l’on peut entendre quelque chose, ou, pour reprendre la formule de Michel Serres, c’est parce que l’on néglige (neg-ligere, ne pas lier) que l’on peut intelliger (inter-ligere, re-lier).
La rencontre d’un sourd et d’un entendant peut se muer encore en une occasion féconde rêvée non seulement, d’apprécier la surdité en tant qu’elle affecte un individu dans son corps et ses relations sociales, mais encore de dévoiler les surdités, mais aussi les cécités, les anosmies, les agueusies ou les anesthésies qui amputent toute vie de relation. En secouant le joug de l’évidence, cette rencontre peut aider chacun, sourd ou entendant, à dessiner la carte de ses indisponibilités, de ses dissociations, de ses fermetures d’esprit afin de les analyser, non pour les éliminer définitivement – elles se reproduiront toujours – mais pour les déplacer, pour les mettre en mouvement, pour les relativiser. Par là même, l’ouverture à l’autre et à la différence devient facteur d’unité intérieure et d’amélioration du rapport de soi à soi en nous donnant une chance de changer notre rapport au monde et, partant, de changer le monde lui-même.
Bien sûr, d’autres chemins pourraient être empruntés pour un même résultat. Dans cette revue, le nôtre passera simplement par la description, l’analyse et la mise en visibilité de la surdité, de toutes les surdités, dans une volonté, comme nous y invite Georges Braque, d’investir les relations plutôt que les choses et de nous laisser entraîner dans le mouvement d’une expérience vécue.