{"id":724,"date":"2018-05-03T23:19:30","date_gmt":"2018-05-03T21:19:30","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=724"},"modified":"2018-12-07T15:32:03","modified_gmt":"2018-12-07T14:32:03","slug":"%e2%99%a6-a-propos-de-lexpertise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=724","title":{"rendered":"\u2666\u00a0 \u00c0 propos de l\u2019expertise\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0"},"content":{"rendered":"<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Lorsque les personnes en situation de handicap rare et leurs familles interpellent les professionnels, au-del\u00e0 de l\u2019assistance qu\u2019ils sollicitent, leurs questions interrogent la d\u00e9finition de leur r\u00f4le en tant qu\u2019experts. Qu\u2019est-ce, en effet, qu\u2019un expert\u00a0en mati\u00e8re de handicap rare ?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Comme tout expert, l\u2019expert en mati\u00e8re de handicap rare a accumul\u00e9 du savoir et du savoir-faire. Son expertise repose sur l\u2019\u00e9tude de situations vari\u00e9es, sur des lectures d\u2019ouvrages scientifiques, sur des \u00e9changes avec ses coll\u00e8gues o\u00f9 il confronte les cas entre eux, et sur des pratiques d\u00e9ploy\u00e9es dans des cadres tr\u00e8s divers, bien au-del\u00e0 du seul cadre de la clinique m\u00e9dicale. L\u2019expertise repose sur le recueil et l\u2019analyse du plus grand nombre possible de donn\u00e9es et elle a pour condition la r\u00e9p\u00e9tition de situations. Il est en effet essentiel que l\u2019expert observe des r\u00e9gularit\u00e9s, ce rep\u00e9rage constituant le d\u00e9fi majeur du handicap rare,\u00a0qu\u2019il doit relever : classer les sympt\u00f4mes et les comportements, malgr\u00e9 leur raret\u00e9, dans des tableaux diagnostiques assur\u00e9s qui orienteront sa compr\u00e9hension des ph\u00e9nom\u00e8nes et les conduites \u00e0 tenir.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La premi\u00e8re \u00e9tape de l\u2019expertise consiste donc \u00e0 tirer du n\u00e9ant, \u00e0 rendre visibles et \u00e0 distinguer, en les nommant, des situations initialement inaper\u00e7ues. Ce faisant, l\u2019expert transforme les cas isol\u00e9s et exceptionnels en \u00e9v\u00e9nements connus et r\u00e9guliers en d\u00e9pit de leur raret\u00e9. Il a fallu des mobilisations de la communaut\u00e9 scientifique, toutes sortes de mouvements collectifs de la soci\u00e9t\u00e9 civile et des actions men\u00e9es par les personnes concern\u00e9es et leurs familles pour rendre socialement visibles et perceptibles non seulement l\u2019existence des personnes en situation de handicap rare mais encore le caract\u00e8re non exceptionnel, malgr\u00e9 leur raret\u00e9, de ces situations. Cela vaut aussi pour toutes sortes de situations de handicap, m\u00eame celles qui ne figurent pas parmi les handicaps dits rares. Par exemple, lorsque la premi\u00e8re unit\u00e9 de soins pour sourds a ouvert ses portes de mani\u00e8re exp\u00e9rimentale en 1995, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Piti\u00e9-Salp\u00eatri\u00e8re, l\u2019administration doutait encore (le mot est faible) de la n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er un tel service. Vingt ans apr\u00e8s, 19 unit\u00e9s sont en fonctionnement dans le service public \u00e0 travers la France et une vingti\u00e8me ouvrira bient\u00f4t ses portes, offrant plus de 30000 consultations annuelles. Il a fallu concentrer l\u2019offre de soins sur des sites pr\u00e9cis rep\u00e9rables par tous, professionnels et usagers, pour que les demandes latentes de soins des sourds deviennent patentes et que leurs besoins en mati\u00e8re de sant\u00e9 soient reconnus. Prenons aussi le cas du syndrome de Usher, qui illustre parfaitement les bienfaits de cette mise au jour des situations qu\u2019il entra\u00eene. Il n\u2019\u00e9tait pas rare, il y a quelques d\u00e9cennies, que des m\u00e9decins et m\u00eame des sp\u00e9cialistes en ophtalmologie, portant un diagnostic de r\u00e9tinite pigmentaire chez un sourd de naissance, ignorent le lien qui unit les deux d\u00e9ficiences qu\u2019on r\u00e9unit aujourd\u2019hui dans le tableau clinique du syndrome de Usher de type 1. Il n\u2019\u00e9tait pas rare non plus que les parents d\u2019enfant porteur de ce syndrome, conscients du d\u00e9ficit auditif de leur enfant mais n\u2019ayant pas per\u00e7u l\u2019atteinte r\u00e9tinienne d\u00e9butante, m\u00e9connaissent encore plus radicalement le lien entre ces deux d\u00e9ficiences mais aussi l\u2019existence de troubles vestibulaires \u00e0 l\u2019origine des perturbations de l\u2019\u00e9quilibre de l\u2019enfant. Ce dernier se voyait ainsi \u00e0 longueur de temps qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0maladroit\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0r\u00eaveur\u00a0\u00bb chaque fois qu\u2019il butait dans une table basse ou une chaussure qui tra\u00eenait et qu\u2019il n\u2019avait pas vue en raison du r\u00e9tr\u00e9cissement de son champ visuel, ou qu\u2019il n\u2019avait pu \u00e9viter par son instabilit\u00e9 posturale. Aujourd\u2019hui, ce syndrome est mieux connu des cliniciens, des professionnels non-m\u00e9decins, des porteurs du syndrome et de leurs familles. Des associations sp\u00e9cifiques et des rencontres collectives leur permettent de trouver des solutions aux mille et un probl\u00e8mes de la vie de tous les jours \u00e0 travers la mise en commun et le partage de leurs exp\u00e9riences respectives. \u00c0 leur tour, les membres de l\u2019entourage se muent, selon le terme qu\u2019on emploie souvent de nos jours, en \u00ab\u00a0experts profanes\u00a0\u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le savoir et le savoir-faire sont donc le r\u00e9sultat d\u2019une patiente accumulation de connaissances et de gestes mille fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Partant d\u2019une ignorance relative (relative, parce que personne ne part jamais de rien, en tout \u00eatre humain on trouve toujours quelque connaissance pr\u00e9alable \u00e0 l\u2019acquisition de celles qu\u2019il acquiert au fur et \u00e0 mesure du d\u00e9roulement de son existence), cette accumulation est s\u00e9lective et proc\u00e8de par essais-erreurs, tris des donn\u00e9es et \u00e9valuation de leur caract\u00e8re d\u00e9terminant dans la situation \u00e9tudi\u00e9e. Mais ce processus a aussi un prix. Les s\u00e9lections et les cat\u00e9gorisations mentales comme les constructions de th\u00e9ories empruntent certains chemins et en d\u00e9laissent d\u2019autres. Michel Serres disait que la compr\u00e9hension se paie en monnaie domestique<a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> : comme le projecteur de cirque qui illumine le clown dans un cercle de lumi\u00e8re alors que tout le reste de la sc\u00e8ne est dans l\u2019obscurit\u00e9, tout ce que l\u2019on comprend se paie d\u2019une \u00e9gale incompr\u00e9hension. Pas de lumi\u00e8re sans obscurit\u00e9, pas moyen de pr\u00e9lever un morceau de r\u00e9el sans en occulter d\u2019autres parties, il n\u2019y a pas de focalisation de l\u2019attention sans m\u00e9connaissance des autres foyers qui pourraient l\u2019attirer, et le fait d\u2019\u00eatre conscient que la connaissance ne rendra jamais compte de la totalit\u00e9 du r\u00e9el n\u2019y change rien. Le connu que l\u2019on gagne sur le terrain de l\u2019inconnu concentre toute notre attention et aurait tendance \u00e0 nous faire oublier l\u2019infinit\u00e9 de nos m\u00e9connaissances et le nombre illimit\u00e9 des connaissances \u00e0 venir.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour que l\u2019expert ou le professionnel entre en relation avec une personne en situation de handicap rare, nous avons dit qu\u2019il vaut mieux qu\u2019il se dote au pr\u00e9alable de quelques comp\u00e9tences. Mais point n\u2019est besoin ici de rappeler que, dans la situation qui nous occupe, l\u2019observation de l\u2019objet ne peut se passer d\u2019un minimum de r\u00e9ciprocit\u00e9 entre l\u2019observateur et l\u2019observ\u00e9, parce que l\u2019objet observ\u00e9 est ici un sujet. L\u2019\u00e9tablissement d\u2019une relation passe ainsi par des \u00e9changes de toutes sortes qui d\u00e9termineront un langage, sinon une langue, entre les deux protagonistes. Entrer en relation avec un sujet n\u00e9cessite que l\u2019expert se place sur le m\u00eame terrain que ce dernier et qu\u2019il recoure \u00e0 un langage partag\u00e9, m\u00eame dans les cas o\u00f9 ce langage repose sur une base tr\u00e8s restreinte. La plus totale des soumissions (et la plus grande in\u00e9galit\u00e9 de position) d\u2019un subordonn\u00e9 vis-\u00e0-vis d\u2019un sup\u00e9rieur n\u00e9cessite toujours l\u2019existence d\u2019une \u00e9galit\u00e9 m\u00eame minime lorsque le sup\u00e9rieur transmet un ordre qui se doit d\u2019\u00eatre compris pour \u00eatre suivi. La question fondamentale est bien celle d\u2019user d\u2019un langage commun, que celui-ci soit d\u00e9j\u00e0 acquis et partag\u00e9 ou qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de l\u2019acqu\u00e9rir en partage, sinon de le cr\u00e9er.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Or, un langage, ou une langue, se d\u00e9ploie toujours dans un registre sensorimoteur particulier. On distinguera ainsi, sch\u00e9matiquement,\u00a0au moins trois situations :<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">La communication orale entre personnes entendantes-voyantes, qui ressortit du registre audio-vocal.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">La communication avec les sourds et entre sourds, qui ressortit g\u00e9n\u00e9ralement du registre visuel-gestuel, et l\u2019on distinguera ici deux perspectives distinctes, celle des gestes des l\u00e8vres dont on lit avec les yeux le mouvement dans le cas du recours \u00e0 la langue orale ou dans l\u2019usage du langage parl\u00e9 compl\u00e9t\u00e9, ou celle des signes des mains, du visage et du corps dans l\u2019usage de la langue des signes que l\u2019on suit avec les yeux.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">La communication avec les sourdaveugles, qui rel\u00e8ve du registre gestuel-tactile quelle que soit la langue \u00e0 laquelle on recourt (langue des signes tactile ou langue fran\u00e7aise tactile, m\u00e9thode Lomme, Braille\u2026).<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour \u00eatre \u00e0 l\u2019aise dans la communication avec autrui, le professionnel ou l\u2019expert devra s\u2019exercer au pr\u00e9alable dans certains de ces diff\u00e9rents registres, \u00eatre pr\u00eat \u00e0 y recourir lorsque la situation sera propice, en somme se doter d\u2019outils qui lui permettront d\u2019anticiper l\u2019\u00e9tablissement du contact avec le sujet. Il s\u2019agit dans tous les cas d\u2019accumuler du savoir et des connaissances qui ont une valeur g\u00e9n\u00e9rale, et de les int\u00e9rioriser pour devenir comp\u00e9tent. Cette remarque vaut aussi pour tous les registres de comportements non-verbaux qui permettent d\u2019\u00e9tablir un contact et favorisent les \u00e9changes\u00a0\u00e0 travers les mouvements corporels (danse, mime, production de sons voire de musique, s\u00e9ances de psychomotricit\u00e9\u2026).<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cependant, la confrontation avec une personne en situation de handicap ou de polyhandicap appara\u00eet toujours peu ou prou d\u00e9routante. L\u2019expert a quitt\u00e9 le domaine de la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 constitutive du savoir scientifique, le voil\u00e0 maintenant confront\u00e9 \u00e0 une personne concr\u00e8te pr\u00e9sente devant lui dans toute la complexit\u00e9, la singularit\u00e9 et l\u2019\u00e9tranget\u00e9 apparente de sa situation. Qui, professionnel ou membre de l\u2019entourage, pourrait pr\u00e9tendre ne pas avoir ressenti le moindre sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 sinon d\u2019angoisse ou de d\u00e9tresse, quand ce n\u2019est pas de sid\u00e9ration, d\u2019incapacit\u00e9 et d\u2019impuissance absolues, lorsqu\u2019il est question d\u2019engager une relation avec une telle personne\u00a0? Face \u00e0 la diversit\u00e9 des singularit\u00e9s, tout le savoir accumul\u00e9 par l\u2019expert semble lui \u00eatre devenu inutile au point qu\u2019il en vient parfois \u00e0 se demander \u00e0 quoi ont pu servir les \u00e9tudes qu\u2019il a suivies.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Par r\u00e9action et pour des motifs \u00e9vidents de protection de lui-m\u00eame, cette anxi\u00e9t\u00e9 qui le saisit est \u00e0 l\u2019origine d\u2019un d\u00e9ni, lequel peut \u00eatre d\u00e9clin\u00e9 sous des formes tr\u00e8s diverses. Ce d\u00e9ni est une composante des r\u00e9actions et des attitudes que tous peuvent partager, la personne en situation de handicap, son entourage mais aussi l\u2019expert ou le professionnel. Les sentiments d\u2019horreur, d\u2019\u00e9tranget\u00e9, de culpabilit\u00e9, de honte sont d\u2019une p\u00e9nibilit\u00e9 telle que par le d\u00e9ni, qu\u2019il soit l\u00e9ger ou massif, chacun tente de se prot\u00e9ger. \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019infirmit\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e9crit Jacques Lusseyran, \u00ab\u00a0c\u00a0\u2018est ce que j\u2019ai appris en \u00e9tant aveugle. [\u2026] La seule infirmit\u00e9 que je connaisse, ce n\u2019est ni la c\u00e9cit\u00e9, ni la surdit\u00e9, ni la paralysie \u2013 si dures soient-elles \u2013 c\u2019est le refus de la c\u00e9cit\u00e9, de la paralysie \u00bb<a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. L\u2019expert ou le professionnel doit souvent faire face \u00e0 un vif sentiment d\u2019impuissance dont il se prot\u00e8ge parfois en le niant. Il est saisi par l\u2019aporie de l\u2019\u00e9cart qui se creuse entre sa position d\u2019expert, de sujet suppos\u00e9 savoir, et la n\u00e9cessit\u00e9 de reconna\u00eetre que, face \u00e0 ce cas concret, il ne sait pas. En trouvant refuge dans un savoir constitu\u00e9 et de valeur forc\u00e9ment g\u00e9n\u00e9rale, le professionnel ou l\u2019expert trahit son refus de s\u2019engager dans une relation singuli\u00e8re, incarn\u00e9e, avec la personne en situation de handicap, et de s\u2019adapter \u00e0 des registres de communication, de relation et d\u2019exp\u00e9rience qui le d\u00e9routent. Il s\u2019enferme dans une r\u00e9action de protection qui le rigidifie et dresse des obstacles insurmontables sur le chemin vers le sujet. C\u2019est pourquoi, tout sachant qu\u2019il est, il perd, au moins en partie, sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9coute et ob\u00e8re l\u2019\u00e9volution de la relation. Le plus \u00e9tonnant est qu\u2019il ne se rend souvent pas compte que ce savoir qu\u2019il a accumul\u00e9 au prix de longs et patients efforts, auquel il s\u2019accroche comme une planche de salut pour cr\u00e9er le contact avec l\u2019autre diff\u00e9rent, constitue par lui-m\u00eame un obstacle \u00e0 la relation. Pourquoi\u00a0? Parce que l\u2019entr\u00e9e en relation n\u00e9cessite que l\u2019expert se d\u00e9fasse des cat\u00e9gorisations mentales pr\u00e9\u00e9tablies, des jugements d\u00e9finitifs qui organisent sa vie et qui font d\u00e8s lors office de pr\u00e9jug\u00e9s. Il lui faut retrouver la fraicheur de la vie du nouveau-n\u00e9 et cela d\u00e9pend non du savoir, de la logique ou du raisonnement, mais du registre du sentir et de l\u2019\u00e9prouv\u00e9. Pour atteindre le <em>sentir ensemble<\/em>, selon l\u2019expression de Fran\u00e7ois Roustang<a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, qui est le fondement de la relation avec autrui, il faut entrer dans un r\u00e9gime d\u2019activit\u00e9 particulier qui consiste \u00e0 faire le vide de tout savoir, de toute pens\u00e9e, de toute parole et se fier, \u00e0 travers le l\u00e2cher-prise, \u00e0 ce que certains, comme Jean-Fran\u00e7ois Billeter<a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, nomment le non-savoir. \u00c9couter avec le corps et avec l\u2019esprit, c\u2019est se fondre dans la communication avec autrui, cela exige de remiser les automatismes acquis, les conditionnements, les habitudes de pens\u00e9e. L\u2019expert doit se laisser aller \u00e0 l\u2019improvisation en faisant confiance \u00e0 son interlocuteur, en se laissant guider par lui dans l\u2019ici et maintenant de la relation, afin de recevoir des conseils de savoir-faire. Il lui faut faire preuve de modestie, lui qui est suppos\u00e9 savoir, et accepter de t\u00e2tonner et de se tromper. Il doit affronter le sentiment d\u2019impuissance et l\u2019incertitude, et c\u2019est en sens que l\u2019exploration de l\u2019inconnu exige qu\u2019il retrouve l\u2019innocence du nouveau-n\u00e9. Oublier les cat\u00e9gorisations du langage, le penser-classer, retourner vers le corps, pratiquer ce que certains th\u00e9rapeutes ont pu nommer la <em>d\u00e9parole<\/em>, tout cela peut \u00eatre rendu possible d\u00e8s lors que l\u2019expert ne focalise plus son attention sur un d\u00e9tail en jetant tous les autres dans l\u2019obscurit\u00e9, et qu\u2019il prend tout en compte gr\u00e2ce au sentir g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 que lui permet la mise en disponibilit\u00e9 de son attention. C\u2019est \u00e0 ce prix que le sens \u00e9merge \u00e0 travers des \u00e9changes de paroles incarn\u00e9es, dont le mode d\u2019expression peut \u00eatre infiniment vari\u00e9 mais dont la caract\u00e9ristique principale est de partir du corps et d\u2019\u00eatre partag\u00e9es gr\u00e2ce au sentir ensemble. Ce faisant, l\u2019expert passera du registre de l\u2019identit\u00e9 du sujet, rang\u00e9e dans la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 constitutive de son savoir scientifique, \u00e0 celui de la singularit\u00e9 de la situation qui d\u00e9termine son existence.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quelques exemples\u00a0de ces changements de registres peuvent illustrer mon propos.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En langue de signes, entre autres fonctions, le pointage de l\u2019index fait office de pronom personnel\u00a0: je, tu, il\/elle, nous, vous, ils\/elles. Sans pointage, pas de d\u00e9signation. Or, dans l\u2019\u00e9ducation des enfants entendants et tout au long de leur vie d\u2019adultes, le pointage de l\u2019index est socialement r\u00e9prim\u00e9\u00a0avec vigueur : on ne montre pas du doigt les personnes de l\u2019entourage. Voil\u00e0 un interdit gestuel profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans le savoir vivre des entendants, et dont ils doivent se d\u00e9barrasser d\u00e8s le moment o\u00f9 ils entrent en relation avec des sourds en se lan\u00e7ant dans l\u2019apprentissage de la langue de signes. Il en va de m\u00eame avec les expressions du visage. Il n\u2019est pas rare que les enseignants sourds de langue des signes fassent la remarque \u00e0 leurs \u00e9tudiants entendants qu\u2019ils sont trop impassibles. S\u2019ils veulent rendre leurs signes compr\u00e9hensibles, ils doivent mouvoir les traits de leur visage avec plus d\u2019entrain, en allant jusqu\u2019\u00e0 faire ce que des entendants nommeraient des grimaces, l\u2019expression du visage constituant une composante essentielle du sens verbal d\u2019un \u00e9nonc\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il n\u2019est pas non plus habituel de toucher autrui avec les mains dans la communication audio-vocale. Est-il possible de se passer du tact dans la communication avec une personne sourdaveugle\u00a0? Bien s\u00fbr que non. Mais, pour un entendant-voyant, toucher entra\u00eene d\u2019accepter la proximit\u00e9 inhabituelle d\u2019un corps, de sentir la moiteur ou la s\u00e9cheresse des mains, d\u2019apprendre les codes du savoir toucher pour respecter l\u2019intimit\u00e9 et le quant \u00e0 soi de la personne sourdaveugle, d\u2019accepter de percevoir des odeurs corporelles plus ou moins agr\u00e9ables, d\u2019entrer en contact avec d\u2019autres parties du corps (les genoux, par exemple, quand on est assis). Dans cette situation, les corps n\u2019entrent pas en relation dans le m\u00eame registre perceptuel que celui qui pr\u00e9vaut entre entendants-voyants. Tel enfant sourdaveugle, qui d\u00e9teste la communication en LSF tactile dans les mains, semblera satisfait quand on signera sur son front, ce qui repr\u00e9sente un espace de signation tout-\u00e0-fait singulier. Tel autre sera sensible aux mouvements d\u2019un pied le long de ses mollets. Les entendants-voyants sont donc invit\u00e9s \u00e0 se d\u00e9faire de leurs habitudes perceptuelles et comportementales, de leur sentiment de g\u00eane ou de honte, et \u00e0 adopter des gestes et des postures qui leur sont bien inhabituelles. Cela ne peut s\u2019obtenir que par une d\u00e9prise des habitudes qui autorise un renversement des valeurs et qui ouvre la voie \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une relation authentique et fluide avec la personne en situation de handicap.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Enfin, comment r\u00e9agir face \u00e0 des st\u00e9r\u00e9otypies gestuelles\u00a0telles qu\u2019en pr\u00e9sentent des sourdaveugles cong\u00e9nitaux ou des autistes ? Les st\u00e9r\u00e9otypies sont des gestes r\u00e9p\u00e9titifs qui ne s\u2019adressent a priori \u00e0 personne et d\u00e9pourvus de significations. L\u2019important n\u2019est pas tant, comme on a pu le dire ici ou l\u00e0, qu\u2019il faille au plus vite leur donner un sens pr\u00e9cis, autrement dit les interpr\u00e9ter, mais de les introduire dans le circuit d\u2019une relation, c\u2019est-\u00e0-dire de consid\u00e9rer qu\u2019elles peuvent constituer le point de d\u00e9part d\u2019un message adress\u00e9. Pour ce faire, l\u2019expert peut commencer par les imiter, et par ce jeu gestuel permettre que s\u2019\u00e9tablisse un circuit d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0actions-r\u00e9actions\u00a0\u00bb introduisant \u00e0 la relation. Mais cela pr\u00e9suppose que l\u2019expert\u00a0, qui joue sans savoir \u00e0 quoi il joue, accepte d\u2019errer dans l\u2019incertitude et dans le non-sens, mais qu\u2019il garde ancr\u00e9e en lui la conviction que cette activit\u00e9, toute enracin\u00e9e dans le corps, qui ne peut pas avoir d\u2019autre source et d\u2019autre cible que le corps, vise \u00e0 \u00e9tablir une relation qui donnera du sens \u00e0 l\u2019\u00e9change. Cette activit\u00e9 peu banale doit \u00eatre men\u00e9e librement, sans pr\u00e9juger de son sens, sans souci d\u2019interpr\u00e9tation, sans autre pr\u00e9occupation que d\u2019entrer en correspondance gestuelle dans un mouvement o\u00f9 pourra s\u2019enraciner la relation. La st\u00e9r\u00e9otypie aura ainsi une chance de devenir une parole adress\u00e9e.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Jacques Lusseyran, \u00e9crivain aveugle r\u00e9sistant d\u00e9port\u00e9 \u00e0 Buchenwald, d\u00e9crivant la vie quotidienne des camps, analyse l\u2019attitude de ses cod\u00e9tenus, qui lui para\u00eet en contradiction avec celle de l\u2019un d\u2019entre eux, un certain Louis, singulier personnage volontiers violent et grossier. \u00ab\u00a0Nous \u00e9changions des flots de paroles, mais toujours inutiles, simplement pour nous prouver que nous existions. D\u2019ailleurs, dans la compagnie des autres, j\u2019apprenais que la parole intelligente, le raisonnement n\u2019\u00e9taient pas de saison. En ce temps-l\u00e0, beaucoup raisonnaient \u2013 plus peut-\u00eatre que dans la vie courante. Ils faisaient avec leur angoisse toutes sortes de comptes avaricieux\u00a0: j\u2019ajoute ici, l\u00e0 je retranche, je compare, je proteste, je veux comprendre. Mais tous ces comptes ne les faisaient pas vivre, bien moins que Louis ses jurons. J\u2019avais d\u00e9cid\u00e9ment beaucoup \u00e0 apprendre des abandons de l\u2019intelligence\u00a0\u00bb<a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le travail de l\u2019expert est donc la conjonction d\u2019une activit\u00e9 de mobilisation de tout son savoir et d\u2019une activit\u00e9 exactement oppos\u00e9e d\u2019<em>abandon de l\u2019intelligence<\/em>, fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9coute, le jeu d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 et le non-savoir, \u00e0 partir d\u2019un <em>sentir ensemble<\/em> avec un \u00eatre humain dont le mode d\u2019entr\u00e9e en relation est a priori inconnu ou en tout cas difficile \u00e0 partager. C\u2019est \u00e0 la condition d\u2019\u00e9voluer souplement entre ces deux r\u00e9gimes d\u2019activit\u00e9 apparemment paradoxaux mais fondamentalement compl\u00e9mentaires que l\u2019expert ou le professionnel, mais aussi l\u2019expert profane, tireront les plus grands b\u00e9n\u00e9fices de compr\u00e9hension (dans le sens \u00e9tymologique de <em>prendre avec <\/em>de ce mot) et de mise en relation avec une personne en situation de handicap rare.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Lectures conseill\u00e9es<\/span><span style=\"color: #000000;\">\u00a0:<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">Nicolas Bouvier, L\u2019usage du monde, \u00c9ditions Payot, 1963 (premi\u00e8re \u00e9dition)<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">Sybille de Pury\u00a0: <em>Comment on dit dans ta langue\u00a0? Pratiques ethnopsychiatriques<\/em>, Les Emp\u00eacheurs de penser en rond\/Le Seuil, Paris, 2005.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">Alexandre Jollien, <em>Petit trait\u00e9 de l\u2019abandon<\/em>, \u00c9ditions du Seuil, 2012.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">Fran\u00e7ois Jullien, <em>Un sage est sans id\u00e9e<\/em>, \u00c9ditions du Seuil, Paris, 1998.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">Jacques Lusseyran,<em> Le monde commence aujourd\u2019hui<\/em>, Sil\u00e8ne, Paris, 2012.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">Jacques Lusseyran, <em>Et la lumi\u00e8re fut<\/em>, Gallimard, Paris, \u00c9ditions du F\u00e9lin, Paris, 2008.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<li>\n<h5><span style=\"color: #000000;\">Fran\u00e7ois Roustang, <em>Il suffit d\u2019un geste<\/em>, Odile Jacob, Paris, 2003.<\/span><\/h5>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Michel Serres, <em>Rome. Le livre des fondations.<\/em> \u00c9ditions Grasset, Paris, 1983.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Jacques Lusseyran,<em> Le monde commence aujourd\u2019hui<\/em>, p. 111.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Fran\u00e7ois Roustang, <em>Il suffit d\u2019un geste<\/em>, Odile Jacob, Paris, 2003.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Jean-Fran\u00e7ois Billeter, <em>Un paradigme<\/em>, \u00c9ditions Allia, Paris, 2012.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><a style=\"color: #000000;\" href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Jacques Lusseyran,<em> Le monde commence aujourd\u2019hui<\/em>, p. 51.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">(\u039fuvrage coordonn\u00e9 par\u00a0<\/span><span style=\"color: #000000;\">Martine Dutoit,\u00a0<\/span><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0<em>Apprendre d&rsquo;une exp\u00e9rience rare\u00a0\u00bb<\/em>,\u00a0 L&rsquo;Harmattan, Paris, 2018, pp. 131-141)<\/span><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque les personnes en situation de handicap rare et leurs familles interpellent les professionnels, au-del\u00e0 de l\u2019assistance qu\u2019ils sollicitent, leurs questions interrogent la d\u00e9finition de leur r\u00f4le en tant qu\u2019experts. 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