{"id":697,"date":"2018-05-01T21:56:47","date_gmt":"2018-05-01T19:56:47","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=697"},"modified":"2018-12-29T17:15:54","modified_gmt":"2018-12-29T16:15:54","slug":"%e2%99%a6-sourds-et-entendants-vers-de-nouvelles-solidarites-professionnelles-et-citoyennes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=697","title":{"rendered":"\u2666 Sourds et entendants\u00a0: <br \/>vers de nouvelles solidarit\u00e9s <br \/>professionnelles et citoyennes <br \/>(mai 2011)"},"content":{"rendered":"<h5><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">R\u00e9sum\u00e9<\/span><\/strong><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Loin d&rsquo;\u00eatre un effet \u00ab naturel \u00bb de la surdit\u00e9, la souffrance mentale des sourds et malentendants r\u00e9sulte en derni\u00e8re instance des multiples formes de d\u00e9ni de la surdit\u00e9 qui impr\u00e8gnent peu ou prou les pratiques et les repr\u00e9sentations sociales. Le mouvement du \u00ab\u00a0R\u00e9veil sourd \u00bb des ann\u00e9es 1975 et, dans son sillage, l&rsquo;apparition des unit\u00e9s de soins des sourds \u00e0 partir des ann\u00e9es 1995 ont permis que s&rsquo;exprime et soit observ\u00e9e au grand jour cette d\u00e9tresse psychologique, en m\u00eame temps que l&rsquo;on en conna\u00eet mieux les ressorts et que s&rsquo;\u00e9laborent des r\u00e9ponses ad\u00e9quates. Ces r\u00e9ponses ne sauraient \u00eatre seulement m\u00e9dicales : c&rsquo;est bien en amont, dans l&rsquo;organisation sociale, que se situent les sources du probl\u00e8me et que se forgeront les moyens de le r\u00e9soudre.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">1) Les troubles psychologiques, entre d\u00e9ni et confusion<\/span><\/strong><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">De nombreux professionnels de sant\u00e9, interrog\u00e9s dans les ann\u00e9es 80 et 90 sur les troubles psychologiques des sourds, mettaient tous les sourds \u00e0 la m\u00eame enseigne en d\u00e9vidant des clich\u00e9s : les sourds sont malheureux et d\u00e9prim\u00e9s car ils subissent les cons\u00e9quences de leur isolement, la surdit\u00e9 est un fl\u00e9au, etc. Interrog\u00e9s sur leur capacit\u00e9 \u00e0 traiter des patients sourds, ces professionnels affirmaient souvent ne rencontrer aucun obstacle particulier, les soins des sourds se passaient selon eux comme pour les autres patients. C\u00f4t\u00e9 souffrance, ces professionnels versaient dans le pr\u00e9jug\u00e9 selon lequel la surdit\u00e9 serait toujours et en toutes circonstances synonyme par elle-m\u00eame de malheur et de catastrophe (si de nombreux devenant sourds ou malentendants la vivent comme telle, ce n\u2019est pas le cas de nombreux sourds de naissance, qui d\u00e9noncent cet amalgame entre situations diff\u00e9rentes). C\u00f4t\u00e9 soins, ces m\u00eames professionnels niaient leur m\u00e9connaissance de l&rsquo;exp\u00e9rience de la surdit\u00e9 et leur incapacit\u00e9 \u00e0 entrer en communication adapt\u00e9e avec leurs patients du fait de leur ignorance de la langue des signes, de m\u00eame qu&rsquo;ils laissaient souvent livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames les devenus sourds malgr\u00e9 le partage avec ces derniers d&rsquo;une langue commune, la langue orale. Des professionnels de sant\u00e9 avertis avaient d\u00e9j\u00e0 rep\u00e9r\u00e9 qu\u2019il fallait distinguer deux aspects pourtant li\u00e9s du probl\u00e8me : la d\u00e9tresse psychologique du devenu ou devenant sourd relative \u00e0 la rupture que l\u2019apparition de la d\u00e9ficience auditive introduit dans son existence, et la souffrance psychologique li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exclusion sociale subie par les sourds dits \u00ab signants \u00bb du fait de la stigmatisation de leur langue et de leur mode d&rsquo;\u00eatre. Une question majeure de sant\u00e9 publique n\u2019\u00e9tait donc pas correctement trait\u00e9e. Ce d\u00e9ni de la souffrance dans le sillage du d\u00e9ni de la surdit\u00e9 est encore aujourd&rsquo;hui bien loin d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 lev\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 la puissance de ce d\u00e9ni s&rsquo;ajoute une confusion. Depuis les ann\u00e9es 1980, de nombreux sourds de naissance reprochaient aux m\u00e9decins de ne voir en eux que des malades et affirmaient \u00ab La surdit\u00e9 est un \u00e9tat, non une pathologie ! \u00bb. Depuis le 19\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;histoire des sourds est prise dans les rets de cette contradiction. Il est ind\u00e9niable que la d\u00e9ficience brutale ou progressive du fonctionnement de la cochl\u00e9e chez l&rsquo;enfant et l&rsquo;adulte autant que sa non conformation physiologique dans la p\u00e9riode embryonnaire correspondent \u00e0 des pathologies auxquelles g\u00e9n\u00e9ticiens et otologistes consacrent leurs efforts. En cela, pour reprendre la terminologie de Bernard Mottez<sup>1<\/sup>, ces derniers luttent contre la maladie qui conduit \u00e0 la d\u00e9ficience. En revanche, la surdit\u00e9 irr\u00e9versiblement install\u00e9e sur le long terme est un \u00e9tat et confronte le sourd aux attitudes et repr\u00e9sentations du milieu environnant. La lutte contre le handicap, toujours selon Mottez qui la distingue de la lutte contre l\u2019infirmit\u00e9, ressortit des efforts entrepris par la soci\u00e9t\u00e9 pour r\u00e9duire l\u2019exclusion des sourds (de l\u2019\u00e9ducation, de la sant\u00e9, de la justice, de l\u2019information etc.). Ainsi, le sujet d\u00e9ficient auditif peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 sous deux perspectives diff\u00e9rentes, l&rsquo;une centr\u00e9e sur l&rsquo;organe, l&rsquo;autre sur la relation, et son v\u00e9cu objectif et subjectif d\u00e9pendra de l\u2019agencement de ces deux dimensions dans sa trajectoire de vie.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour les sujets pr\u00e9sentant une surdit\u00e9 de naissance ou tr\u00e8s pr\u00e9cocement acquise, la perspective de la maladie est a priori peu pr\u00e9gnante car ils n&rsquo;ont pas connu un \u00ab avant \u00bb et un \u00ab apr\u00e8s \u00bb l&rsquo;installation de la d\u00e9ficience auditive. En revanche, ils sont tr\u00e8s t\u00f4t confront\u00e9s aux effets relationnels et sociaux de la surdit\u00e9\u00a0: effondrement psychologique fr\u00e9quent des parents entendants \u00e0 l\u2019annonce du diagnostic, confrontation souvent douloureuse \u00e0 l\u2019entourage familial et social entendant, fratrie, milieu scolaire, etc.). Mais l\u2019engagement, d\u00e9cid\u00e9 par les parents et r\u00e9sultant d\u2019un choix, dans le chemin de la r\u00e9habilitation auditive et particuli\u00e8rement de l\u2019implantation cochl\u00e9aire (comportant un acte chirurgical, des r\u00e9glages techniques r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et un suivi orthophonique au long cours) aura t\u00f4t fait de l\u2019introduire dans le statut de sujet \u00e0 soigner.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les devenus sourds font l&rsquo;exp\u00e9rience douloureuse de la d\u00e9ficience d&rsquo;un organe qui donnait toute satisfaction jusque l\u00e0. D\u00e9sireux de revenir \u00e0 leur \u00e9tat ant\u00e9rieur et de faire dispara\u00eetre les acouph\u00e8nes qui les assi\u00e8gent, ils sont pr\u00eats \u00e0 tout entreprendre avec l&rsquo;aide de la m\u00e9decine pour restaurer leur audition mais ils n\u2019en feront pas moins l\u2019exp\u00e9rience des cons\u00e9quences relationnelles et sociales de cette situation d\u00e9sormais permanente qui introduit une rupture dans leur mode de vie.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Non seulement ces deux perspectives ont \u00e9t\u00e9 souvent confondues et cette confusion, qui a marqu\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de sourds, a engendr\u00e9 de multiples souffrances, mais encore la dimension de l&rsquo;\u00e9tat a \u00e9t\u00e9 souvent n\u00e9glig\u00e9e au profit de celle de la maladie, avec la cons\u00e9quence d&rsquo;un surinvestissement massif du m\u00e9dical et param\u00e9dical au d\u00e9triment des mesures sociales<sup>2<\/sup>.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">2) L&rsquo;apparition des unit\u00e9s de soins des sourds dans le cadre du service public au milieu des ann\u00e9es 90.<\/span><\/strong><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Avec ces unit\u00e9s, un ensemble de pratiques nouvelles se sont mises en place et les repr\u00e9sentations, tant des sourds et malentendants que des professionnels de sant\u00e9, ont commenc\u00e9 \u00e0 changer. La possibilit\u00e9 pour les sourds de consulter dans la langue de leur choix et dans des lieux sp\u00e9cifiques des soignants au fait de leurs modes de vie, de leurs situations sociologique et sanitaire et partageant leur langue, a permis de r\u00e9duire leur opposition anxieuse \u00e0 tout cadre de soins, enracin\u00e9e au plus profond de leur \u00eatre eu \u00e9gard \u00e0 la violence d\u00e9subjectivante qu&rsquo;ils ont pu subir depuis leur enfance. Les unit\u00e9s ont ainsi ouvert les vannes de l&rsquo;expression d&rsquo;une souffrance multiforme et jusque l\u00e0 indicible. Les sourds ont de moins en moins craint de rencontrer des \u00ab psy \u00bb et d&rsquo;oser enfin affronter leur v\u00e9cu douloureux sans le nier. La possibilit\u00e9 d&rsquo;une \u00e9coute attentive a ouvert la voie \u00e0 une v\u00e9ritable prise en compte de leurs blessures et des carences affectives, p\u00e9dagogiques, culturelles, sociales et linguistiques dont ils ont \u00e9t\u00e9 victimes, tandis qu&rsquo;au m\u00eame moment, au\u2011del\u00e0 du secret des cabinets de consultation, ils commen\u00e7aient \u00e0 s&rsquo;affirmer sur la sc\u00e8ne sociale en rendant publiques leurs revendications culturelles et politiques.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Du c\u00f4t\u00e9 des professionnels, ce sont des pans entiers de d\u00e9ni qui commencent \u00e0 tomber : les m\u00e9decins reconnaissent de plus en plus volontiers qu&rsquo;ils ne savent rien ou tr\u00e8s peu de la surdit\u00e9 et qu&rsquo;ils sont souvent impuissants \u00e0 communiquer correctement avec un patient sourd, et, malgr\u00e9 certaines r\u00e9ticences id\u00e9ologiques et les in\u00e9vitables contraintes budg\u00e9taires, les administrations hospitali\u00e8res admettent de plus en plus souvent qu&rsquo;un dispositif de soins adapt\u00e9 est n\u00e9cessaire. Une transformation est en marche, qui rapproche peu \u00e0 peu la population sourde et malentendante trop longtemps exclue de la sant\u00e9, de l&rsquo;\u00e9ducation th\u00e9rapeutique et de la pr\u00e9vention, et le monde des soignants<\/span><span style=\"color: #000000;\">.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">3) Au c\u0153ur de ce rapprochement, la pr\u00e9sence de soignants sourds.<\/span><\/strong><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Aucun argument, aucune pratique n&rsquo;a plus fait pour ce rapprochement entre les deux mondes que l&rsquo;arriv\u00e9e des soignants sourds dans les \u00e9quipes de soins. Les sourds ne sont plus uniquement les cibles de la sollicitude des entendants, ils deviennent les coll\u00e8gues des soignants entendants, aidant ces derniers \u00e0 approfondir la modification de leurs pratiques et de leurs repr\u00e9sentations pour mieux r\u00e9pondre, plus souplement et dans une plus grande adaptabilit\u00e9, aux besoins de sant\u00e9 de la population sourde. Certes, d&rsquo;un point de vue sociologique, les soignants sourds n&rsquo;ont pas encore atteint le niveau des soignants entendants, tant qualitativement par les types de formations suivies et les dipl\u00f4mes obtenus que quantitativement par leur nombre. Mais leur pr\u00e9sence est de celle qui compte et qui a consid\u00e9rablement chang\u00e9 l&rsquo;environnement soignant. L&rsquo;importance de leur r\u00f4le a \u00e9t\u00e9 pleinement reconnue par la circulaire de la DHOS d&rsquo;avril 2007<sup>3<\/sup> qui r\u00e9git la cr\u00e9ation et le fonctionnement des unit\u00e9s de soins pour sourds. Comme professionnels \u00e0 part enti\u00e8re int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 une \u00e9quipe de soins mais aussi comme citoyens dont le r\u00f4le social est enfin reconnu, les sourds affirment d\u00e9sormais leur existence, en ce lieu comme en tant d&rsquo;autres depuis que le mouvement du \u00ab R\u00e9veil sourd \u00bb des ann\u00e9es 75 les a projet\u00e9s sur le devant de la sc\u00e8ne.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">4) Les sourds ont-ils des besoins sp\u00e9cifiques en mati\u00e8re de sant\u00e9 mentale ?<\/span><\/strong><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Oui et non.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Non si l&rsquo;on consid\u00e8re les troubles mentaux qu&rsquo;ils pr\u00e9sentent.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Sur un plan qualitatif, contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;ont pu affirmer certains sp\u00e9cialistes, les pathologies recens\u00e9es ne pr\u00e9sentent aucune diff\u00e9rence avec celles des entendants. Il n&rsquo;y a pas de psychopathologie sp\u00e9cifique des sourds et la surdit\u00e9 en elle-m\u00eame ne conf\u00e8re aucun trait particulier que l&rsquo;on ne retrouverait pas dans la population g\u00e9n\u00e9rale.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Sur un plan quantitatif, nous assistons depuis une d\u00e9cennie \u00e0 un fort accroissement de la demande de soins en sant\u00e9 mentale. Ce fait, attest\u00e9 par les statistiques annuelles des unit\u00e9s de soins pour sourds, peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 de deux mani\u00e8res. Il est incontestable, comme nous l&rsquo;avons soulign\u00e9, que dans ces unit\u00e9s l\u2019expression de la souffrance psychologique des sourds a trouv\u00e9 un lieu qui l&rsquo;a rendue visible. De plus en plus d&rsquo;unit\u00e9s se dotent (bien que trop lentement, en raison de probl\u00e8mes budg\u00e9taires) de professionnels de la sant\u00e9 mentale pour prendre en compte la souffrance psychologique. Les demandes augmentent vertigineusement chaque ann\u00e9e. Ce ne sont plus seulement les effets chez l\u2019adulte sourd de la maltraitance, des abus sexuels de l&rsquo;enfance ou de traumatismes divers qui sont pris en compte. Les consultations mettent \u00e0 jour toutes les formes plus insidieuses de d\u00e9ni de la surdit\u00e9 qui tissent la vie des sourds d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de d\u00e9pression et qui portent sur les effets des conditions g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9sastreuses de la scolarisation des sourds, sur la communication au travail et plus largement sur les conditions d&rsquo;exercice professionnel, sur les conflits interg\u00e9n\u00e9rationnels dans les familles comptant des sourds et des entendants (que l&rsquo;on pense, par exemple, aux enfants entendants de parents sourds), et par dessus tout sur les effets de l&rsquo;isolement. Tel devenu sourd est livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame sans soutien psychologique apr\u00e8s le bilan audiologique initial, tel sourd de naissance n&rsquo;est pas inform\u00e9 par sa famille d&rsquo;une pathologie dont il est porteur et tel autre du d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un parent qui lui \u00e9tait cher. Ou encore, tel jeune sourd est soigneusement mis \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de tout contact avec ses pairs et priv\u00e9 de la langue des signes que la mise en action de ses comp\u00e9tences visuelles naturelles permettrait de ma\u00eetriser facilement, tel autre est consid\u00e9r\u00e9 (\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, dans sa famille ou au travail) comme \u00ab incapable de \u00bb parce qu&rsquo;il est sourd, etc.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">L&rsquo;accroissement manifeste de la demande de soins de sant\u00e9 mentale n&rsquo;est pas seulement redevable de cette \u00ab mise en visibilit\u00e9 \u00bb r\u00e9cente des besoins de la population sourde. Nous avons maintenant toutes les raisons de penser que les sourds traversent plus fr\u00e9quemment que la population g\u00e9n\u00e9rale des situations g\u00e9n\u00e9ratrices d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de souffrance mentale. Affirmer cela en l&rsquo;absence de recherches \u00e9pid\u00e9miologiques approfondies sur le territoire fran\u00e7ais ouvre la voie \u00e0 de possibles contestations. Mais d&rsquo;autres enqu\u00eates men\u00e9es ant\u00e9rieurement dans certains pays d&rsquo;Europe avaient d\u00e9j\u00e0 confirm\u00e9 ce que pressentaient \u00e0 leur tour les professionnels fran\u00e7ais de la sant\u00e9 mentale des ann\u00e9es 70 et 80. Je pense en particulier \u00e0 une \u00e9tude de l&rsquo;\u00e9quipe du Dr Johannes Fellinger, \u00e0 Linz en Autriche, cit\u00e9e par le Dr Jean Dagron dans son ouvrage \u00ab Les silencieux. Chroniques de vingt ans de m\u00e9decine avec les Sourds \u00bb<sup>4<\/sup> et \u00e0 l\u2019enqu\u00eate r\u00e9alis\u00e9e sous la direction de I&rsquo;UNISDA<sup>5<\/sup>.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Une attitude politiquement correcte et au fond d\u00e9magogique consisterait \u00e0 nier ce fait au nom de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sourds avec les entendants. Ce serait l\u00e0 confondre l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sourds et des entendants en mati\u00e8re d&rsquo;aptitude \u00e0 b\u00e2tir une vie saine et \u00e0 acc\u00e9der au bien\u2011\u00eatre, et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des conditions d&rsquo;existence des sourds et des entendants, qui est loin d&rsquo;\u00eatre atteinte. Ce serait aussi oublier que ces conditions de vie restent marqu\u00e9es par les multiples formes de d\u00e9ni des capacit\u00e9s des sourds et l&rsquo;exclusion chronique dont ils ont \u00e9t\u00e9 et sont encore victimes malgr\u00e9 certains progr\u00e8s accomplis. Contrairement \u00e0 ce qui a pu \u00eatre affirm\u00e9 pendant longtemps, ce n&rsquo;est pas de la surdit\u00e9 dont souffrent les sourds, mais du sort que leur r\u00e9serve la soci\u00e9t\u00e9. Les sourds souffrent de ne pas \u00eatre suffisamment bien accueillis et \u00e9cout\u00e9s.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le d\u00e9ni n&rsquo;est pas seulement une pression et une oppression psychologiques exerc\u00e9es sur la personne du sourd par son entourage familial, amical, scolaire ou professionnel. Il est encore une force psychologique que les sourds int\u00e9riorisent et dont ils assimilent les valeurs. Pensons au choc des parents entendants qui r\u00e9alisent que leur enfant est sourd. \u00c0 tous les \u00e2ges de la vie, pour parer aux effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res \u00e0 long terme de ce choc, pour tenter de se prot\u00e9ger et avec l&rsquo;objectif de \u00ab donner toutes ses chances \u00e0 leur enfant \u00bb, dans un contexte de pression normative et d&rsquo;absence de libert\u00e9 de choix, ces parents adopteront souvent des attitudes de refus de la surdit\u00e9 et renverront \u00e0 l&rsquo;enfant une image de la surdit\u00e9 assimil\u00e9e \u00e0 un fl\u00e9au qu&rsquo;il faudrait \u00e9liminer. L&rsquo;enfant grandira ainsi dans la honte de soi, dans la culpabilit\u00e9 de la tristesse inflig\u00e9e aux proches et dans le sentiment qu&rsquo;il est le seul \u00e0 vivre cette condition. Pensons aux adultes malentendants ou devenus sourds, dont l&rsquo;entourage familial (conjoint(e) et\/ou enfants) n&rsquo;est pas pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement et, malgr\u00e9 toute la compassion dont il peut faire preuve, refuse ou \u00e9vite par toutes sortes de moyens de prendre en compte la nouvelle situation, laissant le devenu sourd faire face dans la solitude et la d\u00e9pression \u00e0 sa nouvelle condition. Le d\u00e9ni qui divise la personne sourde et la rend si vuln\u00e9rable \u00e0 l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et aux d\u00e9chirements inh\u00e9rents aux conflits interhumains n&rsquo;est donc pas que l&rsquo;affaire des \u00ab\u00a0autres\u00bb. Impr\u00e9gnant tout le maillage social, il est aussi int\u00e9rioris\u00e9 par la personne sourde elle-m\u00eame et l&rsquo;expose \u00e0 la d\u00e9sorientation et au tourment.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quelle peut \u00eatre la r\u00e9ponse \u00e0 une telle situation ? \u00c0 la question initiale \u00ab Les sourds ont-ils des besoins sp\u00e9cifiques en mati\u00e8re de sant\u00e9 mentale ? \u00bb nous r\u00e9pondrons cette fois-ci oui, mais dans deux perspectives compl\u00e9mentaires :<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Oui, en mati\u00e8re de sant\u00e9 il convient d&rsquo;organiser des soins qui prennent en compte les sp\u00e9cificit\u00e9s de la condition des sourds et malentendants. Cela suppose une intense mobilisation sanitaire, administrative, professionnelle mais aussi politique.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour un soignant, cela signifie d&rsquo;abord ne pas tout confondre et respecter les diff\u00e9rences individuelles. Le choix de la langue du patient est son affaire et c&rsquo;est au soignant de s&rsquo;adapter. La circulaire d&rsquo;avril 2007 est explicite sur ce point. Dans l&rsquo;introduction de cette circulaire, on peut lire en effet : \u00ab D\u00e9sormais, ce n&rsquo;est plus au patient de s&rsquo;adapter \u00e0 la langue des professionnels de sant\u00e9 mais c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9quipe qui a en charge de s&rsquo;adapter \u00e0 ses capacit\u00e9s de communication. En cons\u00e9quence, la mission principale des unit\u00e9s consiste \u00e0 lui garantir l&rsquo;\u00e9gal acc\u00e8s aux soins \u00e0 l&rsquo;instar de la population en g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb<sup>6<\/sup><\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Une solide connaissance de la situation linguistique, culturelle, sociologique et sanitaire de la population sourde est aussi requise. Le soignant doit non seulement int\u00e9grer ces connaissances mais encore adapter sa fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre et de se mouvoir en fonction des dispositions physiques et culturelles individuelles et des ant\u00e9c\u00e9dents de son interlocuteur.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais il n&rsquo;y a pas que les conditions de soins qui entrent en jeu. La qualit\u00e9 de l&rsquo;organisation des soins ne saurait r\u00e9pondre \u00e0 elle seule aux d\u00e9fis pos\u00e9s par la souffrance psychologique des sourds et malentendants, qui trouve son origine bien en amont des lieux de soins et d&rsquo;exercice de la sollicitude m\u00e9dicale.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">5) La sant\u00e9, une affaire m\u00e9dicale mais pas seulement<\/span><\/strong><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La lutte contre le d\u00e9ni et l&rsquo;isolement passe par une politique en faveur de la citoyennet\u00e9 qui promeuve l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de condition des sourds. Il s&rsquo;agit donc de lutter par la multiplication en tous lieux des ponts entre sourds, malentendants et entendants. Il convient de porter la plus grande attention \u00e0 la dimension collective de cette lutte, seule mani\u00e8re de contrer efficacement l&rsquo;isolement dont souffrent les sourds. Cela revient \u00e0 multiplier les relais sociaux, les interfaces associatives, les structures p\u00e9dagogiques, professionnelles ou sociales o\u00f9 sourds et entendants agiront de concert, dans un esprit de collaboration et de respect des diff\u00e9rences. Cela revient \u00e0 tout faire pour que sourds et entendants occupent des postes \u00e9quivalents de responsabilit\u00e9s sociales et professionnelles, en particulier dans le domaine de la sant\u00e9, et vivent dans la reconnaissance mutuelle.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">On l&rsquo;aura compris : la sant\u00e9 des sourds n&rsquo;est pas qu&rsquo;une affaire de soignants qui r\u00e9clament, \u00e0 juste titre d&rsquo;ailleurs, des moyens ad\u00e9quats pour atteindre leurs objectifs. C&rsquo;est avant tout une question d&rsquo;\u00e9largissement de la d\u00e9mocratie, pour que toutes les voix se fassent entendre, qu&rsquo;elles soient orales ou sign\u00e9es.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong>Notes\u00a0<\/strong><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><sup>1<\/sup> Bernard Mottez, <em>\u00c0 s\u2019obstiner contre la d\u00e9ficience on augmente souvent le handicap. L\u2019exemple de sourds<\/em>, revue Sociologie et soci\u00e9t\u00e9, n\u00b01, Montr\u00e9al, 1977. Cet argumentaire d\u00e9veloppe une id\u00e9e rest\u00e9e in\u00e9dite mais \u00e9bauch\u00e9e par l\u2019auteur en 1973. Voir Bernard Mottez, <em>Les Sourds existent-ils<\/em>\u00a0? Textes r\u00e9unis et pr\u00e9sent\u00e9s par Andrea Benvenuto, L\u2019Harmattan, 2006, Paris.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><sup>2<\/sup> Bernard Mottez, <em>ibid.<\/em><\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><sup>3<\/sup> Circulaire DHOS\/E1 n<sup>o<\/sup>\u00a02007-163 du 20\u00a0avril\u00a02007 relative aux missions, \u00e0 l\u2019organisation et au fonctionnement des unit\u00e9s d\u2019accueil et de soins des patients sourds en langue des signes\u00a0(LS).<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><sup>4<\/sup> Jean Dagron, Les silencieux. Chroniques de vingt ans de m\u00e9decine avec les Sourds, Presse Pluriel, 2008, p. 134.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><sup>5<\/sup> D\u00e9tresse psychologique des personnes sourdes, malentendantes, devenues sourdes et\/ou acouph\u00e9niques, \u00e9tude men\u00e9e par TNS Sofres pour l\u2019UNISDA, mai 2011 (http:\/\/unisda.org\/IMG\/pdf\/Unisda_-_Etude_TNS-SOFRES_-_Mai_2011.pdf).<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><sup>6 <\/sup>Lettre de la directrice de l\u2019hospitalisation et de l\u2019organisation des soins, A.\u00a0\u00a0Podeur, pr\u00e9sentant la circulaire DHOS\/E1 no\u00a02007-163 du 20\u00a0avril\u00a02007.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">(Version corrig\u00e9e d\u2019un texte r\u00e9dig\u00e9 pour le colloque de l\u2019UNISDA, Mairie du 9<sup>\u00e8me<\/sup>, Paris, mai 2011)<\/span><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; R\u00e9sum\u00e9 Loin d&rsquo;\u00eatre un effet \u00ab naturel \u00bb de la surdit\u00e9, la souffrance mentale des sourds et malentendants r\u00e9sulte en derni\u00e8re instance des multiples formes de d\u00e9ni de la surdit\u00e9 qui impr\u00e8gnent peu ou prou les pratiques et les repr\u00e9sentations sociales. 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