{"id":616,"date":"2018-04-22T23:40:46","date_gmt":"2018-04-22T21:40:46","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=616"},"modified":"2018-04-23T22:21:17","modified_gmt":"2018-04-23T20:21:17","slug":"%e2%99%a6-de-lombre-a-la-lumiere-les-sourds-et-la-revolution-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=616","title":{"rendered":"\u2666 De l\u2019ombre \u00e0 la lumi\u00e8re\u00a0: les sourds et la R\u00e9volution fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Sous l\u2019Ancien r\u00e9gime, les sourds, comme l\u2019immense majorit\u00e9 du peuple fran\u00e7ais, n\u2019ont gu\u00e8re acc\u00e8s \u00e0 l\u2019instruction. Ils \u00e9crivent et publient peu, et ce manque de t\u00e9moignages en premi\u00e8re personne est une donn\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re de toute recherche sur la surdit\u00e9 avant la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Deux sourds se distinguent n\u00e9anmoins\u00a0: Saboureux de Fontenay, en 1773, et Pierre Desloges, en 1779, connaissent les honneurs de l\u2019impression. Moins de vingt ans avant la R\u00e9volution, mais plusieurs si\u00e8cles apr\u00e8s l\u2019invention de l\u2019imprimerie, les premiers ouvrages de sourds fran\u00e7ais sont \u00e9dit\u00e9s. C\u2019est dire que nous disposons de plus de documents r\u00e9dig\u00e9s sur les sourds que par les sourds.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Naissance de la nation sourde<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Arr\u00eatons-nous \u00e0 l\u2019ouvrage de Pierre Desloges \u00ab\u00a0Consid\u00e9rations d\u2019un sourds et muet sur un cours \u00e9l\u00e9mentaire d\u2019\u00e9ducation des sourds et muets, publi\u00e9 en 1779 par M. l\u2019abb\u00e9 Deschamps, chapelain de l\u2019Eglise d\u2019Orl\u00e9ans\u00a0\u00bb. Que nous apprend Desloges\u00a0? Estimant que les entendants connaissent tr\u00e8s mal les sourds, il livre des renseignements sur leurs m\u00e9tiers, leur niveau d\u2019instruction et leur mode de vie \u00e0 la ville et \u00e0 la campagne. Il insiste particuli\u00e8rement sur une notion essentielle, peu mise en valeur jusque-l\u00e0\u00a0: les sourds forment une collectivit\u00e9, avec toutes les relations d\u2019entraide, de soutien mutuel, d\u2019\u00e9changes d\u2019informations qui caract\u00e9risent un groupe. Desloges note\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a de ces sourds et muets de naissance, ouvriers Paris, qui ne savent ni lire ni \u00e9crire et qui n\u2019ont jamais assist\u00e9 aux le\u00e7ons de M. l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e, lesquels ont \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9s si bien instruits de leur religion par la seule voie des signes, qu\u2019on les a jug\u00e9s dignes d\u2019\u00eatre admis aux Sacrements de l\u2019Eglise, m\u00eame \u00e0 ceux de l\u2019Eucharisitie et du Mariage. Il ne se passe aucun \u00e9v\u00e9nement \u00e0 Paris, en France et dans les autres parties du Monde, qui ne fasse la mani\u00e8re de nos entretiens\u00a0\u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Remarquable observateur, Desloges d\u00e9crit les particularit\u00e9s de la langue des signes en se servant d\u2019exemples qui concernent pr\u00e9cis\u00e9ment les distinctions sociales (haute noblesse, basse noblesse), le monde du travail (marchands, fabricants), les lieux de travail, les mat\u00e9riaux. Il exprime m\u00eame une id\u00e9e qui fera son chemin\u00a0: il compare les sourds \u00e0 une nation \u00e9trang\u00e8re dont il est souhaitable de conna\u00eetre la langue.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Id\u00e9e d\u2019un peuple, id\u00e9e d\u2019une nation\u00a0: les sourds ne sont plus des individus isol\u00e9s, des cas particuliers. Quand ils entrent sur la sc\u00e8ne sociale, en cette fin du 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, ce q\u2019ils donnent \u00e0 voir de mani\u00e8re \u00e9clatante aux entendants qui ignorent tout d\u2019eux, c\u2019est le plaisir qu\u2019ils tirent des \u00e9changes avec leurs semblables, c\u2019est l\u2019affirmation de leur existence individuelle pleine et enti\u00e8re dans et \u00e0 travers la communaut\u00e9 qu\u2019ils constituent.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Parall\u00e8lement, un autre mouvement se dessine, qui entra\u00eene une modification progressive des repr\u00e9sentations culturelles de la surdit\u00e9 chez les entendants. Des institutions priv\u00e9es pour sourds naissent \u00e0 Bordeaux (avec l\u2019abb\u00e9 Sicard), \u00e0 Riom (avec l\u2019abb\u00e9 Salvan), \u00e0 Besan\u00e7on (avec le p\u00e8re Perrenet), \u00e0 Orl\u00e9ans (avec l\u2019abb\u00e9 Deschamps), etc. Certains, comme Sicard et Salvan, ont suivi l\u2019enseignement de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e et souhaitent le propager. D\u2019autres s\u2019opposent \u00e0 ses m\u00e9thodes, comme l\u2019abb\u00e9 Deschamps. La plupart, pour ne pas dire tous, sont des religieux.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ces \u00e9coles sont pour la plupart des internats qui mettent les \u00e9l\u00e8ves sourds en contact les uns avec les autres, contribuant souvent \u00e0 les sortir de leur isolement. Elles vivent mal\u00a0: les \u00e9l\u00e8ves ne manquent pas mais leurs familles sont indigentes et ne peuvent verser la pension exig\u00e9e. Il n\u2019y a souvent pas de tuteur, noble ou eccl\u00e9siastique, pour prendre le relais des familles en accordant des bourses. Il arrive donc que ces \u00e9coles ferment. Mais, c\u2019est ind\u00e9niable, il s\u2019en cr\u00e9e de plus en plus dans toute la France.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Les s\u00e9ances publiques<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Parmi elles, l\u2019institution de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e occupe une place privil\u00e9gi\u00e9e. Situ\u00e9e \u00e0 Paris, elle b\u00e9n\u00e9ficie de tous les avantages d\u2019une capital. L\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e est un homme de relations publiques, qui multiplie les contacts avec les grands de ce monde, r\u00e9dige des ouvrages sur l\u2019instruction des sourds, pol\u00e9mique avec des rivaux sur la m\u00e9thode \u00e0 suivre et, surtout, organise des s\u00e9ances publiques d\u2019enseignement pour attirer les m\u00e9c\u00e8nes. Un public vari\u00e9 assiste \u00e0 ces s\u00e9ances qui ont lieu \u00e0 son domicile, rue des Moulins. La salle ne peut contenir qu\u2019une centaine de personnes et on y trouve souvent des princes, des ambassadeurs, des magistrats, des eccl\u00e9siastiques, tout un monde venu de Paris, de province et de pays \u00e9trangers. Les gazettes fran\u00e7aises et \u00e9trang\u00e8res assurent une large publicit\u00e9 \u00e0 ces exercices. Lors de ces s\u00e9ances, l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e fait monter ses \u00e9l\u00e8ves sur une sc\u00e8ne. Dict\u00e9es, d\u00e9finitions de mots, explications de phrases, questions pos\u00e9es par le public se succ\u00e8dent pendant au moins deux heures et soul\u00e8vent des tonnerres d\u2019applaudissements. Cette sc\u00e8ne est un v\u00e9ritable th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 la foule de curieux se presse pour voir ces ph\u00e9nom\u00e8nes de la nature que sont les sourds, pour voir aussi comment l\u2019abb\u00e9, dont la r\u00e9putation d\u00e9passe largement les fronti\u00e8res de la France, s\u2019y prend pour les instruire. Ainsi, au-del\u00e0 de l\u2019aspect mondain, th\u00e9\u00e2tral ou exhibitionniste de ces s\u00e9ances, se transmettent un savoir et des id\u00e9es susceptibles de modifier l\u2019attitude du public vis-\u00e0-vis des sourds. Ces id\u00e9es int\u00e9resseront suffisamment quelques participants pour les inciter \u00e0 leur tour \u00e0 cr\u00e9er une institution.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Prenons l\u2019exemple de Sicard. L\u2019abb\u00e9 Sicard suit l\u2019enseignement de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e et retourne \u00e0 Bordeaux pour y prendre la direction de l\u2019institution pour sourds nouvellement cr\u00e9\u00e9e (1783). Il recrute de nombreux \u00e9l\u00e8ves sourds, parmi lesquels Massieu.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Jean Massieu est n\u00e9 en 1772 pr\u00e8s de Bordeaux. Sa famille comptait cinq enfants, trois gar\u00e7ons et deux filles, tous sourds. Massieu gardait les moutons. A 13 ans, donc en 1785, un ami de la famille l\u2019emm\u00e8ne \u00e0 l\u2019Institution de Bordeaux. Il est admis par Sicard, dont il devient rapidement l\u2019\u00e9l\u00e8ve pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, et contribue beaucoup \u00e0 sa renomm\u00e9e dans les s\u00e9ances publiques parce que ses r\u00e9ponses brillantes impressionnent les spectateurs. Massieu repr\u00e9sente en quelque sorte l\u2019alter ego sourd de Sicard. C\u2019est \u00e0 Massieu que Sicard doit les principales victoires de sa carri\u00e8re et m\u00eame la libert\u00e9, apr\u00e8s ses tumultueuses arrestations. A sa mort en 1822, Sicard doit m\u00eame trente mille livres \u00e0 Massieu que celui-ci ne r\u00e9cup\u00e8rera d\u2019ailleurs jamais. Massieu attendra la mort de Sicard pour se marier, vers 1827, et quittera l\u2019Institution de Paris pour prendre la direction d\u2019une \u00e9cole pour sourds \u00e0 Lille en 1832.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette trajectoire est exemplaire dans la mesure o\u00f9 Massieu a toujours jou\u00e9 un r\u00f4le de charni\u00e8re entre les sourds et les entendants. Il est le repr\u00e9sentant par excellence des sourds, leur \u00ab\u00a0coryph\u00e9e\u00a0\u00bb ainsi qu\u2019on le surnomme. Pour Sicard et, au-del\u00e0, pour tous les entendants, il est une source pr\u00e9cieuse d\u2019informations et un relais n\u00e9cessaire \u00e0 la communication.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Les sourds s\u2019affichent<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">De 1780 \u00e0 1800, de nombreuses pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre sont mont\u00e9es qui recourent au th\u00e8me de la surdit\u00e9. Peut-\u00eatre s\u2019agit-il d\u2019un effet des s\u00e9ances publiques. Le but est avant tout de faire rire le public. On met en sc\u00e8ne des personnages de faux sourds ou de faux muets et on s\u2019en sert pour des intrigues de vaudeville ou des sc\u00e8nes de jalousie de mari tromp\u00e9. M\u00eame les personnages portent des noms risibles\u00a0: Duroreil, Lepot, etc. Une seule pi\u00e8ce diff\u00e8re des pr\u00e9c\u00e9dentes, celle de Bouilly, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0L\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e\u00a0\u00bb. L\u2019actrice principale s\u2019\u00e9tait rendue \u00e0 Saint-Jacques pour rencontrer Massieu qui lui avait fourni tous les renseignements n\u00e9cessaires \u00e0 la composition de son r\u00f4le. Dans cette pi\u00e8ce, jou\u00e9e en 179, la surdit\u00e9 n\u2019est plus un motif de rire, un \u00ab\u00a0truc\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0machine\u00a0\u00bb de sc\u00e8ne.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">La surdit\u00e9 n\u2019est plus une honte<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Excellent observateur, l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e avait not\u00e9 en 1776 les changements qui pouvaient survenir dans les attitudes face \u00e0 la surdit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0 Des parents se croyaient, pour ainsi dire, d\u00e9shonor\u00e9s d\u2019avoir un enfant sourd et muet. On pensait avoir repli toute justice \u00e0 son \u00e9gard en pourvoyant \u00e0 sa nourriture et \u00e0 son entretien\u00a0; mais on le soustrayait pour toujours aux yeux du monde, en le confinant dans l\u2019obscurit\u00e9 de quelque pension inconnue. Aujourd\u2019hui, les choses sont chang\u00e9es de face. On a vu plusieurs sourds-muets se montrer au grand jour. Les exercices qu\u2019ils devaient faire ont \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9s par des programmes qui ont excit\u00e9 l\u2019attention du public. Des personnes de tout \u00e9tat et de toute condition y sont revenues en foule. Les soutenants ont \u00e9t\u00e9 embrass\u00e9s, applaudis, combl\u00e9s d\u2019\u00e9loges, couronn\u00e9s de lauriers. Ces enfants, qu\u2019on avait regard\u00e9s jusqu\u2019alors comme des rebuts de la nature, ont paru avec plus de distinction et fait plus d\u2019honneur \u00e0 leurs p\u00e8res et m\u00e8res que leurs autres enfants\u00a0\u00bb. Et l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e conclut\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0On montrait ces acteurs de nouvelle esp\u00e8ce avec autant de confiance et de plaisir qu\u2019on avait pris jusqu\u2019alors de pr\u00e9cautions pour les faire dispara\u00eetre\u00a0\u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En somme, en cette fin du 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, \u00e0 travers la multiplication des institutions, l\u2019organisation de s\u00e9ances publiques et la prolif\u00e9ration d\u2019\u00e9crits de litt\u00e9rateurs et de p\u00e9dagogues, les sourds s\u2019affirment, leur existence sociale commence \u00e0 \u00eatre reconnue. Et, dans ce processus, la R\u00e9volution fran\u00e7aise va jouer un r\u00f4le essentiel.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Lorsque l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e meurt, le 23 d\u00e9cembre 1789, \u00e0 l\u2019a^ge de 77 ans, la R\u00e9volution fran\u00e7aise a d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s s\u00e9rieusement \u00e9branl\u00e9 la monarchie. Le d\u00e9bats sur la question de la citoyennet\u00e9 sont \u00e0 l\u2019ordre du jour. Le pouvoir, revendiqu\u00e9 par les repr\u00e9sentants de la Nation, change de mains.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Un probl\u00e8me de soci\u00e9t\u00e9<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Devant le li de mort de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e, un d\u00e9put\u00e9 prononce une phrase importante\u00a0: \u00ab\u00a0Mourez en paix, la patrie adopte vos enfants\u00a0\u00bb. Les sourds, enfants de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e\u00a0? Cette image d\u2019une famille, d\u2019un rapport de filiation est tr\u00e8s int\u00e9ressante \u00e0 noter. De nombreux textes de la fin du 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle pr\u00e9sentent les sourds comme des orphelins parce qu\u2019abandonn\u00e9s par la nature. Dans cette optique l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e \u00e9tait leur p\u00e8re de substitution. Lorsque meurt l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e, leur p\u00e8re de substitution, il revient \u00e0 la Nation d\u2019adopter les sourds et de prendre leur sort en charge. Une remarque essentielle sur ce point\u00a0: \u00ab\u00a0enfants\u00a0\u00bb ne signifie pas \u00ab\u00a0\u00eatres en bas \u00e2ge\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0fils et filles\u00a0de\u00a0\u00bb. Les sourds ne sont pas per\u00e7us comme des mineurs mais, au m\u00eame titre que tous les citoyens, comme des fils et des filles de la Nation. C\u2019est \u00e0 la grande famille-Nation d\u2019exercer sa tutelle sur les enfants citoyens, sourds ou entendants.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">A ce tournant de l\u2019histoire et par rapport \u00e0 cette question de l\u2019acc\u00e8s des sourds \u00e0 la citoyennet\u00e9, quelles questions trouve-t-on pos\u00e9es par les nouveaux acteurs du pouvoir\u00a0?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Dressons un bref tableau de la situation des \u00e9l\u00e8ves de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1790. Au nombre de soixante-dix environ, ils habitent dans deux maisons distinctes. Les gar\u00e7ons sont plac\u00e9s sous la surveillance d\u2019un homme et les filles sous celle d\u2019une femme. La Commune de Paris d\u00e9cide qu\u2019ils seront r\u00e9guli\u00e8rement conduits dans les locaux de l\u2019ancien couvent des C\u00e9lestins pour y suivre les cours de l\u2019abb\u00e9 Masse, l\u2019homme que l\u2019abb\u00e9 de l\u2019Ep\u00e9e a d\u00e9sign\u00e9 de son vivant comme son successeur. Mais un probl\u00e8me devient urgent \u00e0 r\u00e9soudre\u00a0: de quoi fera-t-on vivre ces \u00e9l\u00e8ves\u00a0? La Nation ayant adopt\u00e9 les sourds, leur sort n\u2019est plus une question priv\u00e9e. . Il est donc impossible de les laisser simplement retourner chez eux et de revenir \u00e0 la situation ant\u00e9rieure o\u00f9 les familles se tiraient seules d\u2019affaire, avec les moyens dont elles pouvaient localement disposer. Il faut donc choisir\u00a0: les sourds constituent-ils une cat\u00e9gorie sociale \u00e0 part enti\u00e8re d\u2019indigents qu\u2019il faut secourir par le versement d\u2019une aum\u00f4ne ou faut-il leur procurer une instruction ad\u00e9quate qui les am\u00e8nera \u00e0 un m\u00e9tier r\u00e9mun\u00e9rateur\u00a0? Autrement dit, secours ou instruction\u00a0?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Des deux positions, le d\u00e9put\u00e9 Raffron d\u00e9fend la premi\u00e8re. Le 1<sup>er<\/sup> f\u00e9vrier 1794, il prend la parole devant la Convention national. Cette date est post\u00e9rieure \u00e0 1790, mais ce discours est r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un courant de pens\u00e9e bien ant\u00e9rieur \u00e0 1794, bien ant\u00e9rieur m\u00eame au d\u00e9clenchement de la R\u00e9volution. Le arguments de Raffron sont les suivants\u00a0: 1) Il ne sert \u00e0 personne d\u2019instruire le sourds\u00a0: ni aux sourds, parce que, dit-il, \u00ab\u00a0ils sont n\u00e9s muets, ils mourront muets. Ainsi le veut la nature\u00a0\u00bb\u00a0; ni \u00e0 la nation, ajoute-t-il, parce qu\u2019elle ne manque pas de savants. 2) Il ne sert \u00e0 personne de les regrouper dans une \u00e9cole, ni aux sourds, parce qu\u2019ils sont \u00e9loign\u00e9s de leurs parents, parce que l\u2019\u00e9cole ressemble \u00e0 un couvent, parce q\u2019ils vivent dans des conditions difficiles, assujettis \u00e0 la r\u00e8gle des exercices communs et dans une g\u00eane et une contrainte qu\u2019ils ne connaissent pas dans leur famille\u00a0; ni \u00e0 la nation, parce qu\u2019on lutte pour secourir les pauvres et non pour la grandeur d\u2019un \u00e9tablissement qui flatterait l\u2019orgueil national.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ces arguments ne l\u2019emportent pas. Mais la dimension de la bienfaisance ne dispara\u00eetra pas pour autant\u00a0: la preuve en est qu\u2019aujourd\u2019hui encore l\u2019Institut national de Jeunes sourds de Paris, coll\u00e8ge d\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral et professionnel, d\u00e9pend du minist\u00e8re de la solidarit\u00e9, de la sant\u00e9 et de la protection sociale et non du minist\u00e8re de l\u2019Education nationale.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La R\u00e9volution fran\u00e7aise noue ainsi de nouveaux rapports institutionnels entre sourds et entendants, dans les domaines des secours et de l\u2019instruction et non dans ceux de la m\u00e9decine ou du droit. Ce qui est propos\u00e9 aux sourds, ce sont avant tout des \u00e9coles. Et cela, l\u2019abb\u00e9 Sicard, qui apprend \u00e0 Bordeaux la mort de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019\u00c9p\u00e9e, l\u2019a bien compris.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">L\u2019ascension de Sicard<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Sicard collectionne les titres. C\u2019est l\u2019archev\u00eaque de Bordeaux, Champion de Cic\u00e9, qui l\u2019a nomm\u00e9 premier instituteur (directeur) de l\u2019\u00e9cole de Bordeaux en 1783. Mais Sicard en veut plus. Grammairien de formation, il r\u00eave d\u2019entrer \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. L\u2019id\u00e9e de devenir directeur de l\u2019\u00e9cole des sourds de Paris n\u2019est pas pour lui d\u00e9plaire. En 1790, Sicard a un bel atout\u00a0: Champion de Cic\u00e9 est devenu le garde des sceaux de Louis XVI. Sicard lui \u00e9crit donc et lui fait valoir l\u2019argument suivant\u00a0: l\u2019abb\u00e9 Masse a bien \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 par l\u2019abb\u00e9 de l&rsquo;\u00c9p\u00e9e comme son successeur. Mais n\u2019est-ce pas \u00e0 la Nation et \u00e0 ses repr\u00e9sentants et non \u00e0 un individu de choisir le nouveau premier instituteur\u00a0? Sicard propose donc un concours o\u00f9 l\u2019on verrait s\u2019affronter devant un jury de sommit\u00e9s tous ceux qui ont acquis quelque exp\u00e9rience dans l\u2019\u00e9ducation des sourds. L\u2019id\u00e9e est retenue. Sicard se pr\u00e9sente donc avec Massieu devant une commission compos\u00e9e de membres de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, de l\u2019Acad\u00e9mie des sciences, de repr\u00e9sentants de la Commune de Paris et de Bailly, maire de la capitale. Face \u00e0 lui, aucun des deux concurrents, chacun accompagn\u00e9 d\u2019un \u00e9l\u00e8ves sourd, n\u2019est de taille \u00e0 l\u2019affronter. L\u2019abb\u00e9 Salvan, qui a du fermer l\u2019institution pour sourds qu\u2019il dirigeait \u00e0 Riom, d\u00e9clare d\u2019entr\u00e9e de jeu qu\u2019il acceptera volontiers d\u2019aider Sicard en cas de victoire de celui-ci. Les r\u00e9ponses de Massieu, qui a dix-huit ans, \u00e9blouissent le jury. Le 6 avril 1790, Sicard est nomm\u00e9 premier instituteur.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Un territoire enfin reconnu<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">D\u00e8s lors, il ne perd pas de temps. Il r\u00e9dige des rapports, envoie des lettres, rencontre des d\u00e9put\u00e9s auxquels il soumet ses r\u00e9flexions sur l\u2019organisation de la future \u00e9cole. En ao\u00fbt 1790, une d\u00e9l\u00e9gation de sourds conduite par Massieu d\u00e9pose une r\u00e9clamation \u00e9crite devant les d\u00e9put\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0En butte \u00e0 tous les maux, les sourds et muets sont les premiers enfants de la patrie et c\u2019est dans le sein de ceux qui repr\u00e9sentent la Nation qu\u2019ils viennent d\u00e9poser leur douleur et leurs inqui\u00e9tudes, ils viennent les supplier de charger leur comit\u00e9 de mendicit\u00e9 d\u2019examiner leur situation, de veiller sur leur sort et d\u2019assurer un bonheur dont ils ont d\u00e9j\u00e0 l\u2019esp\u00e9rance. Procurer \u00e0 des milliers d\u2019\u00eatre l\u2019existence qui leur manque, r\u00e9parer envers eux les torts de la nature, rendre utiles \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 des citoyens qui ne seraient pour elle qu\u2019un fardeau, voil\u00e0 ce que les sourds et muets sollicitent aupr\u00e8s de l\u2019Assembl\u00e9e nationale (\u2026)\u00a0\u00bb. Cette d\u00e9marche est chaudement applaudie par les d\u00e9put\u00e9s qui accordent aux sourds le droit de loger aux C\u00e9lestins. Lieu d\u2019enseignement et lieu de r\u00e9sidence sont maintenant r\u00e9unis. Le 21 juillet 1791, le d\u00e9put\u00e9 Prieur de la Marne pr\u00e9sente un projet de d\u00e9cret qui est adopt\u00e9 le 29 par l\u2019Assembl\u00e9e nationale. L\u2019Institution nationale des sourds-muets est n\u00e9e.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Que dit ce d\u00e9cret\u00a0? On retiendra trois points\u00a0: 1) la surveillance de l\u2019\u00e9tablissement est officiellement confi\u00e9e au d\u00e9partement de Paris. 2) Le lieu officiellement d\u00e9sign\u00e9 est confirm\u00e9\u00a0: ce sont les C\u00e9lestins. L\u2019Institution aura les caract\u00e9ristiques d\u2019un internat. 3) Il est n\u00e9cessaire de r\u00e9unir dans ce m\u00eame lieu les sourds et les aveugles. Le premier point \u00e9nonce une prise de contr\u00f4le progressive de l\u2019Institution par l\u2019\u00c9tat. C\u2019est au ministre de l\u2019int\u00e9rieur de d\u00e9cider des admissions d\u2019\u00e9l\u00e8ves, de nommer les employ\u00e9s de l\u2019Institution et d\u2019arr\u00eater les modalit\u00e9s d\u2019une r\u00e8glement int\u00e9rieur extr\u00eamement \u00e9labor\u00e9. C\u2019est \u00e0 lui que Sicard rend compte des m\u00e9thodes d\u2019enseignement employ\u00e9es mais il n\u2019intervient pas encore sur ces m\u00e9thodes et la question de l\u2019utilisation des signes n\u2019est pas encore pos\u00e9e.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Une utopie r\u00e9volutionnaire<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Concernant le second point, il convient de rappeler les d\u00e9bats qui se d\u00e9roulent autour de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un internat. L\u2019id\u00e9e centrale de ces d\u00e9bats est que l\u2019Institution doit r\u00e9unir les \u00e9l\u00e8ves dans un espace unique, diff\u00e9renci\u00e9 du monde environnant et aussi autonome que possible quant \u00e0 son fonctionnement. Lieu unique\u00a0: contrairement \u00e0 ce qui se passait dans l\u2019\u00e9cole de l\u2019abb\u00e9 de l\u2019\u00c9p\u00e9e, les cours, les repas, le logement, les soins, les services religieux doivent maintenant se d\u00e9rouler dans un seul lieu. L\u2019Institution doit constituer un espace id\u00e9al, une petite soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019on retrouvera r\u00e9unis toutes les fonctions, tous les services d\u2019une collectivit\u00e9 humaine. Lieu diff\u00e9renci\u00e9\u00a0: il s\u2019agira d\u2019un espace pur, soigneusement ferm\u00e9 et s\u00e9par\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9prav\u00e9e et corrompue, o\u00f9 les sourds b\u00e9n\u00e9ficieront de l\u2019action civilisatrice des instituteurs d\u00e9sign\u00e9s par la Nation. Sous le contr\u00f4le permanent du personnel, l\u2019\u00e9ducation des \u00e9l\u00e8ves produira des hommes nouveaux et r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, pour leur plus grand bien comme pour celui de la Nation. On veillera aussi \u00e0 s\u00e9parer gar\u00e7ons et filles pour pr\u00e9server la morale. Lieu autonome\u00a0: apprenant un m\u00e9tier, les sourds subviendront aux besoins de l\u2019Institution par leur activit\u00e9 de production. L\u2019Institution ne sera donc pas \u00e0 la charge de la soci\u00e9t\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le double objectif est de donner aux sourds les moyens de conqu\u00e9rir leur autonomie sans que le co\u00fbt pour la Nation soit trop \u00e9lev\u00e9. Cette utopie sociale, ce grand r\u00eave d\u2019un il\u00f4t de perfection et d\u2019ind\u00e9pendance sont communs \u00e0 tous les projets de r\u00e9forme de la p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire. Pour obtenir la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration sociale, il faut que chaque cat\u00e9gorie de populations, enfants, malades, prisonniers, \u00e9l\u00e8ves, ouvriers, marginaux de toutes sortes, b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019espaces de pratiques diff\u00e9renci\u00e9s et autonomes.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">La r\u00e9union des sourds et des aveugles<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quant au troisi\u00e8me point du d\u00e9cret, pourquoi faut-il r\u00e9unir les sourds et les aveugles\u00a0? C\u2019est, en premier lieu, une source d\u2019\u00e9conomie. D\u2019autre part, l\u2019analogie entre les sourds et les aveugles, ces orphelins de la nature, s\u2019impose \u00e0 tous les esprits. Leur exclusion sociale est per\u00e7ue comme cons\u00e9cutive \u00e0 un d\u00e9ficit sensoriel. Sourds et aveugles sont en situation de sym\u00e9trie et de compl\u00e9mentarit\u00e9. Ici ou l\u00e0, on peut lire\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0L\u2019un entend par les yeux, l\u2019autre ne voit que par les oreilles.\u00a0\u00bb Un rapport \u00e9nonce\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Rassembl\u00e9s dans le m\u00eame local, r\u00e9unis aux m\u00eames ateliers, l\u2019aveugle et le sourd formeront une soci\u00e9t\u00e9 aussi parfaite que celle de l\u2019homme qui voit et de celui qui entend\u00a0\u00bb. L\u2019assistance mutuelle rend ainsi inutile celle de la Nation. L\u2019\u00e9mancipation collective des sourds et des aveugles passe par leur entraide et d\u00e9charge la Nation d\u2019un effort suppl\u00e9mentaire.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Deux mois apr\u00e8s la fondation officielle de l\u2019Institution des sourds, celle des aveugles est d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par l\u2019Assembl\u00e9e nationale (le 28 septembre 1791) et les aveugles rejoignent les sourds aux C\u00e9lestins.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette cohabitation mouvement\u00e9e dure un moins de trois ans. Sicard est un royaliste et un religieux, Valentin Ha\u00fcy, premier instituteur des aveugles, un la\u00efc et un r\u00e9volutionnaire qui participe activement aux \u00e9v\u00e9nements de son quartier. Apr\u00e8s des d\u00e9buts prometteurs et sereins, la comp\u00e9tition entre les deux institutions commence. Quand Sicard se pr\u00e9sente avec ses \u00e9l\u00e8ves devant l\u2019Assembl\u00e9e nationale et obtient quelque avantage, Ha\u00fcy s\u2019y rend aussi, fait jouer la Marseillaise par ses prot\u00e9g\u00e9s et obtient les m\u00eames avantages. Les conflits entre les \u00e9l\u00e8ves sont aussi attis\u00e9s par leurs directeurs. Pourtant, sourds et aveugles se retrouvent ensemble pour r\u00e9clamer la lib\u00e9ration de Sicard, arr\u00eat\u00e9 en ao\u00fbt 1792 par les bons soins d\u2019Ha\u00fcy. La fureur populaire est alors \u00e0 son comble. Alors que des centaines de prisonniers de la prison Saint-Germain sont assassin\u00e9s ou execut\u00e9s les 1<sup>e<\/sup> et 2 septembre 1792, Sicard \u00e9chappe \u00e0 la mort gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention d\u2019un certain Monnot, horloger de son \u00e9tat.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Apr\u00e8s la lib\u00e9ration de Sicard, la rupture est consomm\u00e9e avec Valentin Ha\u00fcy. Il faudra un peu moins de deux ans pour que les deux institutions se s\u00e9parent. En mars 1794, les sourds s\u2019installent rue Saint-jacques, dans l\u2019ancien s\u00e9minaire Saint-Magloire, pratiquement vide depuis plusieurs ann\u00e9es, alors que, depuis mai 1793, l\u2019\u00e9cole de Bordeaux s\u2019est hiss\u00e9e au rang d\u2019institution nationale. D\u00e9sormais, sourds et aveugles auront chacun leur histoire.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 chacun sa v\u00e9rit\u00e9<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Terminons par un \u00e9pisode significatif. Le 31 ao\u00fbt 1792, Massieu et quelques \u00e9l\u00e8ves se pr\u00e9sentent devant l\u2019Assembl\u00e9e nationale pour r\u00e9clamer la lib\u00e9ration de Sicard. C\u2019est un acte courageux, au moment o\u00f9 l\u2019on fait peu de cas de la vie des royalistes et des aristocrates. Massieu d\u00e9pose donc une requ\u00eate, qu\u2019on peut relever dans les Archives parlementaires\u00a0: \u00ab\u00a0Les sourds-muets, \u00e9l\u00e8ves de l\u2019abb\u00e9 Sicard, viennent ici pour vous prier de leur faire rendre leur p\u00e8re, leur ami, leur instituteur, M. l\u2019abb\u00e9 Sicard, qui est en prison, qui n\u2019a jamais fait de mal \u00e0 personne, qui fait toujours du bien \u00e0 tout le monde, qui nous a appris \u00e0 aimer la R\u00e9volution et les principes sacr\u00e9s de la libert\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9, qui aime bien tous les hommes, les uns bons et les autres m\u00e9chants.\u00a0\u00bb<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ce texte d\u00e9note un savoir-faire politique \u00e9vident\u00a0: pr\u00e9senter Sicard comme un chantre de la R\u00e9volution est en effet un comble. Mais Massieu sait trouver l\u2019argument qui fait mouche.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Or, voici le compte rendu que Sicard fera de cette d\u00e9marche, en 1796, dans les <em>Annales religieuses, politiques et litt\u00e9raires<\/em>. Selon lui, la lettre que Massieu aurait remise aux d\u00e9put\u00e9s disait\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Monsieur le Pr\u00e9sident, on a enlev\u00e9 aux sourds et muets leur instituteur, leur nourricier et leur p\u00e8re. On l\u2019a enferm\u00e9 dans une prison, comme s\u2019il \u00e9tait un voleur, un criminel. Cependant il n\u2019a pas tu\u00e9, il n\u2019a pas vol\u00e9, il n\u2019est pas un mauvais citoyen. Toute sa vie se passe \u00e0 nous instruire, \u00e0 nous faire aimer la vertu et la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous vous demandons sa libert\u00e9. Rendez-le \u00e0 ses enfants, car nous sommes ses fils. Il nous aime comme s\u2019il \u00e9tait notre p\u00e8re. C\u2019est lui qui nous a appris ce que nous savons. Sans lui nous serions comme des animaux. Depuis qu\u2019on nous l\u2019a \u00f4t\u00e9, nous sommes tristes et chagrins. Rendez-nous le, vous nous ferez heureux\u00a0\u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Passe encore que Sicard taise les arguments de Massieu sur son civisme\u00a0: la version de Sicard para\u00eet dans une revue religieuse royaliste. Mais que penser de cette pr\u00e9sentation si flatteuse pour lui-m\u00eame et si m\u00e9prisante pour les sourds\u00a0? Il fallait que Massieu et ses \u00e9l\u00e8ves aient vraiment envie de voir survivre leur \u00e9cole pour accepter de d\u00e9fendre un individu professant de telles opinions.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cet exemple r\u00e9v\u00e8le le comportement parfaitement \u00e9mancip\u00e9 et autonome des sourds, hors du contexte de d\u00e9pendance de l\u2019Institution. Il n\u2019y a qu\u2019un Sicard pour croire que, sans lui, ils ne seraient rien.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cet exemple montre aussi l\u2019int\u00e9r\u00eat de conna\u00eetre la version sourde de l\u2019histoire, car c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement la version entendante que l\u2019on retient et qui laisse une trace.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En r\u00e9sum\u00e9, deux voies s\u2019offrent aux sourds pendant la R\u00e9volution. Certains, les moins nombreux, passent par les institutions qui leur sont destin\u00e9es. Les autres, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9, ne suivent aucun enseignement scolaire, ce qui ne les emp\u00eache pas toujours d\u2019exercer un m\u00e9tier. Si les sourds n\u2019ont pas attendu que les entendants se pr\u00e9occupent de leur sort et l\u2019\u00e9rigent en cause nationale, c\u2019est aussi parce que les \u00e9coles nouvellement cr\u00e9\u00e9es ne pouvaient r\u00e9pondre, en qualit\u00e9 comme en quantit\u00e9, \u00e0 leurs besoins.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Sous la R\u00e9volution fran\u00e7aise, les sourds sont dans un position particuli\u00e8re au sein de ces \u00e9coles\u00a0: parce qu\u2019ils sont des enfants assujettis aux adultes entendants, ils n\u2019ont pratiquement aucun pouvoir d\u00e9cisionnel. Par ailleurs, force est de reconna\u00eetre que les repr\u00e9sentants de la Nation, tous entendants, ont d\u00e9cid\u00e9 seuls des grandes options en mati\u00e8re de surdit\u00e9.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Une page est tourn\u00e9e<\/span><\/strong><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais, en d\u00e9battant de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un enseignement sp\u00e9cifique, en se r\u00e9f\u00e9rant en de multiples occasions au langage gestuel, en lan\u00e7ant des campagnes de recensement des sourds dans tous les d\u00e9partements de France, les d\u00e9put\u00e9s ont pourtant largement contribu\u00e9 \u00e0 modifier le paysage institutionnel et les repr\u00e9sentations culturelles de la surdit\u00e9. Dans les \u00e9coles cr\u00e9\u00e9es par l\u2019Assembl\u00e9e nationale, les sourds prendront un r\u00f4le accru et s\u2019attelleront \u00e0 la t\u00e2che de l\u2019enseignement. Parmi les \u00e9l\u00e8ves de Massieu et ceux de la g\u00e9n\u00e9ration suivante, on trouvera les futures \u00e9toiles du mouvement sourd\u00a0: Laurent Clerc, Ferdinand Berthier, Claudius Forestier, Pierre P\u00e9lissier et tant d\u2019autres.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La cr\u00e9ation des Institutions nationales par la R\u00e9volution fran\u00e7aise a ainsi favoris\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de la communaut\u00e9 sourde et l\u2019affirmation de son identit\u00e9 sp\u00e9cifique.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">(Article paru dans \u00ab\u00a0Le pouvoir des signes\u00a0\u00bb, ouvrage collectif sous la direction de Lysiane Couturier, \u00e9dit\u00e9 par l&rsquo;Institut national de jeunes sourds de Paris, Paris, d\u00e9cembre 1989).<\/span><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sous l\u2019Ancien r\u00e9gime, les sourds, comme l\u2019immense majorit\u00e9 du peuple fran\u00e7ais, n\u2019ont gu\u00e8re acc\u00e8s \u00e0 l\u2019instruction. 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