{"id":465,"date":"2018-04-10T12:06:49","date_gmt":"2018-04-10T10:06:49","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=465"},"modified":"2018-04-10T12:08:59","modified_gmt":"2018-04-10T10:08:59","slug":"colloque-dire-en-signes-esbam-marseille-5-et-6-avril-2007","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=465","title":{"rendered":"\u2666 Colloque \u00ab\u00a0Dire en signes\u00a0\u00bb <br \/> \u00c9cole Sup\u00e9rieure des Beaux-Arts de Marseille, 5 et 6 avril 2007"},"content":{"rendered":"<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les r\u00e9flexions qui vont suivre sont celles d\u2019un psychiatre et psychoth\u00e9rapeute qui travaille \u00e0 l\u2019unit\u00e9 d\u2019information et de soins des sourds, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital la Salp\u00eatri\u00e8re \u00e0 Paris, qui n\u2019est donc en rien un sp\u00e9cialiste en mati\u00e8re artistique mais qui s\u2019est senti d\u2019embl\u00e9e partant lorsque le projet de l\u2019ESBAM lui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9. Je vais donc tenter, modestement, d\u2019ajouter ma pierre \u00e0 l\u2019\u00e9difice en cours de construction.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Depuis le 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, les efforts se sont concentr\u00e9s sur les am\u00e9liorations m\u00e9dicales ou techniques \u00e0 apporter pour que les sourds puissent redevenir \u00ab\u00a0normaux\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire (autant que faire se peut) entendants. Ces efforts se poursuivent encore aujourd\u2019hui avec le m\u00eame objectif, la r\u00e9habilitation auditive. Dans cette optique, l\u2019accessibilit\u00e9 repose sur une modification du sourd, qui est soumis \u00e0 des manipulations m\u00e9dicales, techniques, \u00e9ducatives, etc. L\u2019id\u00e9e centrale est de r\u00e9duire l\u2019infirmit\u00e9 (le d\u00e9ficit auditif) pour faire dispara\u00eetre le handicap (l\u2019exclusion).<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Premier renversement de situation. D\u00e8s le 19\u00e8me si\u00e8cle, les sourds entrent sur la sc\u00e8ne sociale, cr\u00e9ent un puissant mouvement de revendication et r\u00e9clament le droit d\u2019exister et de vivre tels qu\u2019ils sont. Je passerai sur les avanc\u00e9es et les reculs de la ligne de front entre ces deux positions (vivre sourd ou devenir un quasi entendant) pour en venir aux ann\u00e9es 1975. Cette ann\u00e9e-l\u00e0 voit l\u2019\u00e9mergence de ce qu\u2019on a pu appeler le \u00ab\u00a0r\u00e9veil sourd\u00a0\u00bb. C\u2019est le d\u00e9but d\u2019un formidable changement qui commence avec la diffusion de la langue des signes, interdite dans l\u2019enseignement depuis presque cent ans, la cr\u00e9ation des premiers lieux o\u00f9 l\u2019on a pu l\u2019apprendre (les associations International Visual Theatre et l\u2019Acad\u00e9mie de la lange des Signes), l\u2019\u00e9mergence d\u2019espaces o\u00f9 la surdit\u00e9 n\u2019appara\u00eet plus comme une maladie mais comme une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre qui n\u2019a rien \u00e0 envier \u00e0 la condition d\u2019entendant. Les sourds affirment avec force que c\u2019est \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 environnante de changer, de s\u2019ouvrir \u00e0 eux. Ils revendiquent d\u2019avoir acc\u00e8s tels qu\u2019ils sont \u00e0 tous les lieux et fonctions dont ils \u00e9taient jusque l\u00e0 exclus. Ce sont ainsi des domaines entiers de la soci\u00e9t\u00e9 qui commencent \u00e0 \u00eatre peu \u00e0 peu saisis par cette probl\u00e9matique\u00a0: les mus\u00e9es, les m\u00e9dias, la justice, etc. Et\u2026 la sant\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En 1995, l\u2019UNISS (Unit\u00e9 d\u2019information et de soins des sourds) est cr\u00e9\u00e9e pour rendre la m\u00e9decine enfin accessible aux patients sourds. L\u2019unit\u00e9 de soins pour sourds ouvre ses portes \u00e0 l\u2019h\u00f4pital la Salp\u00eatri\u00e8re \u00e0 Paris, sous l\u2019impulsion de mon ami le Dr Jean Dagron, venu depuis lors s\u2019installer \u00e0 Marseille et que je salue ici, et sous l\u2019efficace pression de la communaut\u00e9 sourde et de ses repr\u00e9sentants. Elle poursuit un seul objectif\u00a0: permettre aux sourds d\u2019acc\u00e9der \u00e0 des soins de qualit\u00e9 sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 avec les entendants, autrement dit, tout mettre en \u0153uvre pour que la m\u00e9decine et la psychiatrie s\u2019ouvrent au monde des sourds. Pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire de la m\u00e9decine, ce n\u2019est pas aux sourds qu\u2019on demande un effort d\u2019adaptation, mais aux professionnels de la sant\u00e9. Des interpr\u00e8tes sont mis \u00e0 la disposition des patients sourds et des m\u00e9decins sp\u00e9cialistes lors de leurs rendez-vous, des professionnels sourds m\u00e9diateurs sont embauch\u00e9s pour r\u00e9duire le foss\u00e9 culturel entre le monde soignant et celui des usagers sourds, les m\u00e9decins de l\u2019\u00e9quipe suivent une formation pouss\u00e9e en langue des signes fran\u00e7aise, la recherche linguistique est lanc\u00e9e autour du programme \u00ab\u00a0dire la sant\u00e9 en langue des signes\u00a0\u00bb. La cr\u00e9ation de l\u2019UNISS, qui conna\u00eet un succ\u00e8s retentissant, sera suivie de celle de douze autres unit\u00e9s \u00e9quivalentes en France.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ces efforts sont durs \u00e0 mettre en place, je ne voudrais pas laisser croire qu\u2019il suffit d\u2019un claquement de doigt pour qu\u2019ils portent leurs fruits. Ce sont bien des habitudes corporelles, des attitudes et des conceptions ancestrales, m\u00e9dicales et non m\u00e9dicales, qu\u2019il a fallu et qu\u2019il faut encore revoir et modifier. Bien s\u00e9parer la langue des signes et la langue fran\u00e7aise, orale ou \u00e9crite, est par exemple essentiel dans les \u00e9changes pour ne pas aboutir \u00e0 des m\u00e9lasses o\u00f9 se perdent et la compr\u00e9hension des messages et le d\u00e9sir et le plaisir d\u2019\u00e9changer. Introduire les changements en faveur de l\u2019accessibilit\u00e9 exige de patients efforts qui menacent \u00e0 tout moment de c\u00e9der face aux vieilles habitudes. Et la collaboration entre sourds et entendants ne va pas de soi dans l\u2019exercice quotidien\u00a0de la profession : les conflits ne sont pas toujours \u00e9vit\u00e9s et n\u00e9cessitent, pour \u00eatre r\u00e9solus, des ajustements permanents, une souplesse, des moments collectifs et solitaires de r\u00e9flexion, la mobilisation de beaucoup d\u2019affects\u2026<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais nous voil\u00e0 arriv\u00e9 au point d\u2019un deuxi\u00e8me renversement. Il me semble que, dans la p\u00e9riode que nous traversons, nous prenons la mesure r\u00e9elle d\u2019un enjeu qui est bien plus vaste que la seule question de l\u2019accessibilit\u00e9. Lutter pour l\u2019accessibilit\u00e9 demeure aujourd\u2019hui un objectif toujours valable, aussi important qu\u2019au premier jour de la cr\u00e9ation de l\u2019UNISS, mais, comme premier pas, il appara\u00eet aussi bien limit\u00e9. L\u2019accessibilit\u00e9 suppose qu\u2019on change juste ce qu\u2019il faut pour que les exclus aient \u00ab\u00a0acc\u00e8s \u00e0\u00a0\u00bb (la culture, la justice, la sant\u00e9, l\u2019\u00e9ducation, etc.). En pratique, cela va beaucoup plus loin. Prenons l\u2019exemple du changement introduit dans les consultations par la pr\u00e9sence d\u2019interpr\u00e8tes et par celle de m\u00e9diateurs sourds qui viennent seconder le m\u00e9decin consultant. Cette pr\u00e9sence de tiers (et particuli\u00e8rement de tiers non m\u00e9decins) n\u2019est pas chose commun\u00e9ment admise dans certains lieux de consultations. Le comportement des soignants doit donc changer, y compris dans certains petits d\u00e9tails, m\u00eame si ce changement est lent et difficile \u00e0 s\u2019op\u00e9rer. Mais ces adaptations ne se r\u00e9alisent qu\u2019en direction des patients sourds. Or, et c\u2019est l\u00e0 que l\u2019affaire prend une autre dimension, on se rend compte que ce changement va concerner tout le monde, m\u00eame lorsque les sourds ne sont plus pr\u00e9sents ou concern\u00e9s. Prenons une image\u00a0: m\u00eame lorsqu\u2019il n\u2019y a aucun parapl\u00e9gique en fauteuil roulant dans la rue, le trottoir que l\u2019on voit s\u2019abaisser en bateau pour se mettre au niveau de la chauss\u00e9e est toujours l\u00e0, et d\u2019autres personnes qui ne pr\u00e9sentent pas forc\u00e9ment le m\u00eame probl\u00e8me vont l\u2019utiliser et en profiter (par exemple des personnes \u00e2g\u00e9es), voire m\u00eame des personnes qui n\u2019ont aucun probl\u00e8me (les jeunes en rollers, les enfants en bas \u00e2ge qui marchent tenus par la main de leurs parents, les pi\u00e9tons avec poussettes, etc.). Il en va de m\u00eame pour les soignants. Afficher la photo des diff\u00e9rents membres de l\u2019\u00e9quipe soignante sur le mur du bureau d\u2019accueil de la consultation (le trombinoscope), utiliser gestes et mimique avec les \u00e9trangers entendants qui ne parlent pas le fran\u00e7ais, ouvrir la consultation psychiatrique \u00e0 plusieurs participants, revoir la signal\u00e9tique de la consultation dans l\u2019h\u00f4pital en prenant en compte le point de vue des sourds, donner \u00e0 comprendre la raison des sympt\u00f4mes, l\u2019utilit\u00e9 du traitement, d\u00e9velopper l\u2019\u00e9ducation \u00e0 la sant\u00e9, autant de domaines o\u00f9 le passage des sourds laisse des traces dans le comportement des soignants entendants confront\u00e9s \u00e0 des sourds puis, \u00e0 nouveau, \u00e0 des patients entendants.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Tout le monde conna\u00eet l\u2019exemple de la t\u00e9l\u00e9commande de t\u00e9l\u00e9vision\u00a0: elle \u00e9tait au d\u00e9part pr\u00e9vue et imagin\u00e9e pour les personnes dites \u00e0 mobilit\u00e9 r\u00e9duite. Elle a imm\u00e9diatement servi \u00e0 tout le monde au point qu\u2019aujourd\u2019hui personne ne songerait \u00e0 s\u2019en passer. Je me souviens, en 1989, des portes coulissantes automatiques \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Gallaudet, l\u2019universit\u00e9 des sourds de Washington. Elles voisinaient avec les portes \u00e0 poign\u00e9es, que plus personne n\u2019empruntait\u2026 On avait pourtant bien pr\u00e9vu de les construire c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, pour que les personnes en fauteuil roulant soit \u00e0 \u00e9galit\u00e9 avec les valides\u2026 Mais pourquoi les valides se fatigueraient-ils \u00e0 ouvrir des portes alors que d\u2019autres s\u2019ouvrent automatiquement\u00a0?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">On en arrive ainsi \u00e0 un retournement majeur de situation. Non seulement ce n\u2019est plus au sourds de changer pour devenir entendants, non seulement c\u2019est aux entendants de changer pour que les sourds ne soient plus exclus, mais encore c\u2019est \u00e0 un changement entre entendants eux-m\u00eames que conduit la prise en compte de la surdit\u00e9 (et, bien s\u00fbr, entre les sourds eux-m\u00eames, et c\u2019est un autre chapitre tout aussi passionnant que je n\u2019aurai pas le temps d\u2019aborder ici). L\u2019humanit\u00e9 des sourds, une fois per\u00e7ue, change la face de l\u2019humanit\u00e9. Est bien chang\u00e9 celui qui croyait changer autrui\u2026 Nicolas Bouvier, le grand \u00e9crivain voyageur dont on ne saurait trop recommander la lecture, remarquait\u00a0ainsi : \u00ab\u00a0On part faire un voyage et c\u2019est le voyage qui nous fait\u00a0\u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je voudrais maintenant revenir plus particuli\u00e8rement sur la question de la langue des signes.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je me souviens d\u2019une visite guid\u00e9e, ce devait \u00eatre vers 1984, \u00e0 la Cit\u00e9 des sciences et de l\u2019industrie, \u00e0 Paris. Elle \u00e9tait organis\u00e9e par Guy Bouchauveau, premier animateur et conf\u00e9rencier sourd de ce temple de la science qui venait d\u2019ouvrir ses portes avec un objectif affich\u00e9 de permettre aux \u00ab\u00a0handicap\u00e9s\u00a0\u00bb d\u2019acc\u00e9der aux connaissances scientifiques. Guy menait un groupe d\u2019\u00e9l\u00e8ves sourds \u00e0 travers une exposition sur l\u2019astronomie, avec l\u2019aide de C\u00e9cile Guyomarc\u2019h, interpr\u00e8te. Ces \u00e9l\u00e8ves ne n\u00e9cessitaient nullement la pr\u00e9sence d\u2019une interpr\u00e8te puisque la visite guid\u00e9e se d\u00e9roulait en LSF, mais le groupe comprenait aussi des entendants, des enfants avec leurs familles mais aussi des adultes parmi lesquels on notait la pr\u00e9sence d\u2019enseignants de la classe, qui encadraient le groupe mais ne pratiquaient pas la LSF. Je me souviens de Guy \u00e0 l\u2019ouvrage\u00a0: les poings ferm\u00e9s, il dessinait dans l\u2019air le mouvement des plan\u00e8tes autour du soleil, et le mouvement de la lune autour de la terre. Ses explications \u00e9taient tellement limpides qu\u2019on voyait le syst\u00e8me solaire \u00e9voluer devant nos yeux, et les enfants pr\u00e9sents s\u2019emparaient sans difficult\u00e9s des connaissances qui leur \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9es. Ils posaient des questions intelligentes, ils manifestaient de la curiosit\u00e9, ils montraient non seulement qu\u2019ils avaient compris, mais aussi qu\u2019ils ne se retenaient pas d\u2019anticiper ce que Guy avait l\u2019intention de leur expliquer. Parmi les entendants, les r\u00e9actions \u00e9taient diverses\u00a0: parents et enfants avaient le souffle coup\u00e9, fascin\u00e9s par la facilit\u00e9 avec laquelle ce qui est si complexe et abstrait \u00e0 expliquer se frayait un chemin vers leur cerveau, tandis que les enseignants faisaient la moue, eux qui s\u2019\u00e9chinaient \u00e0 longueur d\u2019ann\u00e9e et en pure perte \u00e0 transmettre \u00e0 leurs \u00e9l\u00e8ves (en fran\u00e7ais oral, bien entendu) des notions qui n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re comprises et qui ne soulevaient aucune question de leur part. Je vivais, je crois, l\u2019une de mes premi\u00e8res exp\u00e9riences sensibles du pouvoir iconique de la langue des signes. Dans la discussion entre visiteurs qui avait suivi la fin de la visite, on avait relev\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat pour les enfants, m\u00eame entendants, de la puissance des images gestuelles compar\u00e9e \u00e0 la s\u00e9cheresse du discours verbal.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je vous raconterai maintenant une exp\u00e9rience v\u00e9cue l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Comme bien d\u2019autres m\u00e9decins et non-m\u00e9decins qui animent aujourd\u2019hui les treize unit\u00e9s de soins pour sourds de France, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 des sessions de formations sp\u00e9cifiques qui sont venues compl\u00e9ter ma formation initiale en LSF. D\u00e8s l\u2019ouverture de ces unit\u00e9s de soins, tous, m\u00e9decins et non m\u00e9decins, ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 un double d\u00e9fi redoutable d\u00e8s lors qu\u2019il s\u2019est agi de rendre le savoir m\u00e9dical accessible aux sourds et de permettre \u00e0 chacun d\u2019entre eux de se doter d\u2019une culture de la sant\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Du c\u00f4t\u00e9 des personnels, le probl\u00e8me qui est pr\u00e9cocement apparu est celui de l\u2019inad\u00e9quation de l\u2019outil linguistique qu\u2019ils maniaient lors des consultations\u00a0: non seulement du fait du manque de vocabulaire sp\u00e9cialis\u00e9, d\u2019ailleurs souvent inexistant tant les locuteurs de la LSF avaient \u00e9t\u00e9 longtemps exclus du champ de la sant\u00e9, mais encore en raison de l\u2019usage maladroit de la langue, de la pauvret\u00e9 des images, de la difficult\u00e9 des professionnels entendants \u00e0 sortir du discours oral et de la traduction pour entrer dans la gestualit\u00e9 pleine et dans le d\u00e9ploiement spatial de l\u2019expression gestuelle sourde.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Du c\u00f4t\u00e9 des patients, le d\u00e9fi n\u2019\u00e9tait pas moindre\u00a0: tous les sourds ne pratiquent pas la LSF. Parmi les milliers d\u2019\u00e9trangers qui fuient leur pays pour des raisons \u00e9conomiques ou politiques, il y a des sourds qui pratiquent la langue des signes de leur pays plut\u00f4t que la LSF. Et parmi les sourds fran\u00e7ais, certains ne pratiquent aucune langue des signes pour n\u2019avoir re\u00e7u aucune \u00e9ducation adapt\u00e9e ou n\u2019avoir jamais entretenu de relations avec d\u2019autres sourds. Quand ces sourds viennent consulter, comment les comprendre et comment se faire comprendre d\u2019eux\u00a0?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Tous ceux qui ont une exp\u00e9rience de la surdit\u00e9 savent que les sourds de pays diff\u00e9rents, bien que parlant des langues des signes propres \u00e0 chacun de ces pays, n\u2019ont gu\u00e8re besoin d\u2019interm\u00e9diaires pour r\u00e9ussir quasi instantan\u00e9ment \u00e0 se comprendre mutuellement. Cela ne peut se faire qu\u2019en acceptant de glisser du registre de la langue conventionnelle, momentan\u00e9ment mise de c\u00f4t\u00e9, au p\u00f4le iconique, mimique, de la gestualit\u00e9. Les sourds r\u00e9alisent ainsi ce qu\u2019aucun entendant, confront\u00e9 \u00e0 un interlocuteur dont il ne partage pas la langue, ne peut pr\u00e9tendre faire d\u00e8s lors qu\u2019il recourt exclusivement \u00e0 la parole orale.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour relever le d\u00e9fi de l\u2019incommunication avec des patients ne pratiquant pas la LSF, une formation sp\u00e9cifique pour les soignants des unit\u00e9s de soins de sourds (qu\u2019ils soient sourds ou entendants &#8211; mais la formation s\u2019adressait en priorit\u00e9 aux entendants) a permis d\u2019emprunter le chemin indiqu\u00e9 par l\u2019exp\u00e9rience de la communication entre sourds de langues des signes diff\u00e9rentes. L\u2019objectif a consist\u00e9 \u00e0 remiser momentan\u00e9ment la langue des signes pour s\u2019immerger dans une communication gestuelle au del\u00e0 ou en de\u00e7\u00e0 des signes conventionnels, une communication reposant sur des repr\u00e9sentations iconiques ou mimiques. L\u00e0 est le premier \u00ab\u00a0S\u00e9same, ouvre-toi\u00a0\u00bb qui conditionne les \u00e9changes interhumains\u00a0: pour se comprendre quand on ne parle pas la m\u00eame langue, il faut passer aux images, aux repr\u00e9sentations iconiques, et ce saut ne peut se faire qu\u2019au prix d\u2019une certaine d\u00e9structuration \u2013 ou tout au moins d\u2019une modification \u2013 de l\u2019outil linguistique. Il faut accepter de quitter la langue sign\u00e9e ou orale conventionnelle. Quel paradoxe\u00a0! Pensez aux efforts qu\u2019il a fallu fournir pour mettre la langue des signes au poste de commande, pour que la soci\u00e9t\u00e9 entendante comprenne enfin qu\u2019avec la langue des signes, on acc\u00e8de \u00e0 un tr\u00e9sor du patrimoine culturel de l\u2019humanit\u00e9, on favorise l\u2019exercice du droit fondamental de chacun de choisir sa langue d\u2019expression et on chemine vers la reconnaissance de la singularit\u00e9 d\u2019un \u00eatre humain. Et voil\u00e0 qu\u2019apr\u00e8s avoir appris la langue des signes, il nous fallait faire l\u2019effort de l\u2019oublier (tout autant que perdre notre langue orale)\u00a0!<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je crois que ce chemin est v\u00e9ritablement prometteur, d\u00e8s lors qu\u2019on tente d\u2019\u00e9tablir des \u00e9changes et des correspondances entre des champs conceptuels et de pratiques diff\u00e9rents. L\u2019ESBAM se lance \u00e0 son tour dans une aventure o\u00f9 il n\u2019est pas seulement question d\u2019accessibilit\u00e9 pour les sourds\u00a0: il s\u2019agit d\u2019un processus de transformation mutuelle, o\u00f9 le cours des choses, programme et m\u00e9thodes, sera chang\u00e9, comme la m\u00e9decine l\u2019est lorsque la pratique clinique avec les patients sourds modifie son exercice quotidien. La cr\u00e9ation artistique et l\u2019enseignement artistique, j\u2019en suis persuad\u00e9, entreront en \u00e9bullition avec l\u2018arriv\u00e9e des sourds. Cela ne se fera sans doute pas en une fois. L\u2019introduction de la langue des signes permettra qu\u2019une langue qui a son g\u00e9nie propre soit partag\u00e9e entre tous. Mais elle ne sera pas qu\u2019un facteur d\u2019int\u00e9gration sociale. Le rapport visuel au monde et la gestualit\u00e9 constituent d\u2019in\u00e9puisables sources de renouvellement de la cr\u00e9ation artistique. De la juxtaposition, de l\u2019entrem\u00ealement et de la confrontation entre les mani\u00e8res de dire, l\u2019orale et la gestuelle, pourrait bien na\u00eetre un nouveau rapport \u00e0 la langue et \u00e0 l\u2019au-del\u00e0 du langage. Il s\u2019agit donc d\u2019accueillir la langue des signes et de lui permettre de se d\u00e9ployer, puis d\u2019aller au plus profond d\u2019elle-m\u00eame voire au-del\u00e0 d\u2019elle en puisant dans les ressources de l\u2019iconicit\u00e9 pour red\u00e9couvrir les potentialit\u00e9s de la gestualit\u00e9. La cr\u00e9ation artistique est une invitation au voyage qui renouvelle le rapport au monde du cr\u00e9ateur en m\u00eame temps qu\u2019elle lui permet de partager son cheminement avec autrui. Et s\u2019il y a une possibilit\u00e9 d\u2019entente et de compr\u00e9hension entre les hommes, c\u2019est bien au niveau des gestes et de la corporalit\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Personne n\u2019est assur\u00e9 de demeurer le m\u00eame d\u00e8s lors qu\u2019il s\u2019engage dans un l\u00e2cher prise qui l\u2019introduit \u00e0 un d\u00e9sordre, condition d\u2019un ordre nouveau. L\u2019entendant qui s\u2019engage dans une relation avec un sourd n\u2019est plus assur\u00e9 de sa normalit\u00e9 y compris vis-\u00e0-vis de ceux qui partagent sa condition d\u2019entendant mais l\u2019inverse est tout aussi vrai. Je dis donc \u00e0 l\u2019ESBAM\u00a0et \u00e0 son magnifique projet : merci d\u2019exister ! S\u2019il y a bien une chose dont on peut \u00eatre s\u00fbr, c\u2019est que les sourds ont besoin de vous comme vous avez besoin des sourds pour acc\u00e9der \u00e0 de nouveaux univers artistiques, comme les soignants ont besoin des sourds pour humaniser leurs pratiques y compris avec les entendants, et comme les unit\u00e9s de soins pour sourds ont besoin de l\u2019ESBAM et l\u2019ESBAM des unit\u00e9s de soins pour sourds. Et cela, afin que tous, sourds et entendants, trouvent ensemble mais chacun \u00e0 sa mani\u00e8re les chemins de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les r\u00e9flexions qui vont suivre sont celles d\u2019un psychiatre et psychoth\u00e9rapeute qui travaille \u00e0 l\u2019unit\u00e9 d\u2019information et de soins des sourds, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital la Salp\u00eatri\u00e8re \u00e0 Paris, qui n\u2019est donc en rien un sp\u00e9cialiste en mati\u00e8re artistique mais qui s\u2019est senti d\u2019embl\u00e9e partant lorsque le projet de l\u2019ESBAM lui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9. 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