{"id":427,"date":"2018-04-06T08:09:38","date_gmt":"2018-04-06T06:09:38","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=427"},"modified":"2018-11-29T15:00:06","modified_gmt":"2018-11-29T14:00:06","slug":"le-sociologue-et-les-signes-de-la-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=427","title":{"rendered":"\u2666 Le sociologue et les signes de la vie"},"content":{"rendered":"<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0<em>\u2018Donnez-moi donc un corps\u2019 : c&rsquo;est la formule du renversement philoso\u00adphique. Le corps n&rsquo;est plus l&rsquo;obstacle qui s\u00e9pare la pens\u00e9e d&rsquo;elle-m\u00eame, ce qu&rsquo;elle doit surmonter pour arriver \u00e0 penser. C&rsquo;est au contraire ce dans quoi elle plonge ou doit plonger, pour atteindre \u00e0 l&rsquo;impens\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la vie. Non pas que le corps pense, mais, obstin\u00e9, t\u00eatu, il force \u00e0 penser, et force \u00e0 penser ce qui se d\u00e9robe \u00e0 la pens\u00e9e, la vie. On ne fera plus compara\u00eetre la vie devant les cat\u00e9gories de la pens\u00e9e, on jettera la pens\u00e9e dans les cat\u00e9go\u00adries de la vie. Les cat\u00e9gories de la vie, ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les attitudes du corps, ses postures. \u2018Nous ne savons m\u00eame pas ce que peut un corps\u2019 : dans son sommeil, dans son ivresse, dans ses efforts et ses r\u00e9sistances. Penser, c&rsquo;est apprendre ce que peut un corps non-pensant, sa capacit\u00e9, ses atti\u00adtudes ou postures.<\/em> \u00bb (Deleuze 1985 : 246)<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il est d&rsquo;usage, quand on se pr\u00e9sente devant autrui, de commencer par d\u00e9cliner quelques \u00e9l\u00e9ments de son identit\u00e9, g\u00e9n\u00e9ralement ceux qui concernent sp\u00e9cifiquement le ou les interlocuteurs. Je suis psychiatre et psychoth\u00e9rapeute, j&rsquo;ai suivi une formation psychanalytique. J&rsquo;ajoute que je suis entendant et que je me suis occup\u00e9 pendant douze ans des archives de l&rsquo;Institut national des jeunes sourds de Paris. Permettez-moi de revenir au tout d\u00e9but de cette longue aventure qui a li\u00e9 une part de ma vie \u00e0 celle des sourds.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En 1979, je m&rsquo;\u00e9tais lanc\u00e9 dans la r\u00e9daction de ma th\u00e8se de m\u00e9decine dont le sujet portait justement sur l&rsquo;histoire des dix premi\u00e8res ann\u00e9es de la cr\u00e9ation, en pleine R\u00e9volution fran\u00e7aise, de ce v\u00e9n\u00e9rable \u00e9tablissement qu&rsquo;est l&rsquo;Institution nationale des sourds-muets de Paris. Progressant dans ma recherche, je me rendais compte peu \u00e0 peu de l&rsquo;\u00e9tendue de mon ignorance. De fait, je ne connaissais rien de la situation des sourds, de leur rapport au monde et particuli\u00e8rement des relations qu&rsquo;ils entretiennent avec les entendants, ou de la langue des signes. Il me manquait, \u00e0 l&rsquo;\u00e9vi\u00addence, une place o\u00f9 me situer ici et maintenant, un point de perspective \u00e0 partir duquel je pourrais ordonner mes observations. Arrivant au terme de la p\u00e9riode de recherche, il me fallait passer \u00e0 la douloureuse phase de production d&rsquo;un \u00e9crit et, de jour en jour, il devenait plus urgent de me trouver une telle place.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">En ce jour de 1980, la providence prit pour moi le visage de Ren\u00e9 Bernard. Ren\u00e9 Bernard, biblioth\u00e9caire b\u00e9n\u00e9vole de l&rsquo;Institut des sourds et une biblioth\u00e8que \u00e0 lui tout seul, me mit dans les mains les \u00e9crits de Bernard Mottez. D\u00e8s la lecture des premi\u00e8res pages, mon int\u00e9r\u00eat fut piqu\u00e9 au vif et je garde vivant le souvenir de ce que je ressentis alors : une excitation, une jubilation qui me pouss\u00e8rent \u00e0 poursuivre la lecture de tous les textes dis\u00adponibles. Ce sentiment de jubilation, je peux dire, avec le recul, que je l&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 et que je l&rsquo;\u00e9prouve encore, inchang\u00e9, \u00e0 chaque lecture d&rsquo;un article de Bernard Mottez. Je me suis demand\u00e9 pourquoi il en \u00e9tait ainsi. Au-del\u00e0 du plaisir ind\u00e9niable que me procuraient ces \u00e9crits, je pense avoir rep\u00e9r\u00e9 certains de leurs traits qui constituent bel et bien un style et une m\u00e9thode de travail sociologique.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Une sociologie incarn\u00e9e : l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue et le corps<\/span><\/strong><\/h4>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab <em>Aussi longtemps que sous le nom de l&rsquo;\u00e2me on se repr\u00e9sente une chose, un corps qui est dans notre t\u00eate, cette hypoth\u00e8se n&rsquo;est pas dangereuse. Ce n&rsquo;est pas dans l&rsquo;imperfection ou la grossi\u00e8ret\u00e9 de nos mod\u00e8les que se situe le dan\u00adger mais dans leur caract\u00e8re obscur (indistinct).\u00a0<\/em><\/span><span style=\"color: #000000;\"><em>Le danger commence lorsque nous remarquons que l&rsquo;ancien mod\u00e8le ne suf\u00adfit pas et que, dans ces conditions, nous ne le modifions cependant pas mais ne faisons pour ainsi dire que le sublimer. Tant que je dis que la pens\u00e9e est dans ma t\u00eate, tout est en ordre ; cela devient dangereux lorsque nous disons que la pens\u00e9e n&rsquo;est pas dans ma t\u00eate mais qu&rsquo;elle est dans mon esprit.<\/em><\/span><span style=\"color: #000000;\">\u00bb\u00a0<\/span>(Wittgenstein cit\u00e9 et traduit par Bouveresse 1976 : 282)<\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je ne suis pas sociologue et je ne connais pas d&rsquo;exemples en sociologie qui pourraient illustrer cette citation. Mais, dans un domaine qui m&rsquo;est plus proche, j&rsquo;ai pu constater que, depuis longtemps, les psychanalystes sont pass\u00e9s ma\u00eetres dans l&rsquo;art de sublimer leurs concepts pour s&rsquo;extraire \u00e0 bon compte des critiques qui leur ont \u00e9t\u00e9 adress\u00e9es et pour tenter de rendre leurs propos inattaquables. Ainsi, le concept d&rsquo;envie du p\u00e9nis, chez S. Freud, s&rsquo;est-il chang\u00e9 en revendication phallique, puis en Phallus, et enfin, gr\u00e2ce \u00e0 Lacan, est-il devenu la fonction \u03a6. D&rsquo;un comportement bri\u00e8\u00advement d\u00e9crit, autrement dit d&rsquo;une description qui s&rsquo;affiche, on est pass\u00e9 \u00e0 un seul mot tir\u00e9 de l&rsquo;ancien grec puis \u00e0 un symbole math\u00e9matique : un concept, et de plus un concept crypt\u00e9. Ce concept n&rsquo;est que la d\u00e9mat\u00e9\u00adrialisation de la description, qui s&rsquo;est \u00e9vapor\u00e9e dans les airs. Ne persiste que ce \u03a6 qui rappelle son origine, en fait son ancrage dans le corps humain. Comme il n&rsquo;est plus question de revenir \u00e0 chaque instant \u00e0 des descriptions, les psychanalystes oublient unanimement les pol\u00e9miques qui ont \u00e9maill\u00e9 l&rsquo;histoire de cette conceptualisation sexiste et voudraient nous faire croire qu&rsquo;ils parlent tous de la m\u00eame chose. Cette d\u00e9mat\u00e9rialisation est encore superbement illustr\u00e9e par leur tendance omnipr\u00e9sente \u00e0 changer les fonc\u00adtions les plus communes, les comportements, les r\u00f4les sociaux, en bref les relations humaines, en concepts substantiv\u00e9s, repr\u00e9sent\u00e9s par des noms propres : la Loi, le P\u00e8re, la M\u00e8re, la Parole, le Sujet, etc. Inutile, d\u00e8s lors, de chercher \u00e0 r\u00e9incarner ces concepts, les psychanalystes sont les premiers \u00e0 vous dire que la Loi n&rsquo;est pas la loi, que le P\u00e8re n&rsquo;est pas le p\u00e8re, et ainsi de suite. \u00c0 les entendre, on a souvent l&rsquo;impression que des entit\u00e9s au\u00adtonomes et d\u00e9sincarn\u00e9es sont les v\u00e9ritables acteurs de la vie, plus vivantes m\u00eame que les corps vivants et r\u00e9els : le Moi ployant sous la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du Surmoi chez S. Freud, la m\u00e9diation symbolique du langage contre la for\u00adclusion du Nom-du-P\u00e8re chez J. Lacan, etc. Dans ce monde r\u00e9gi par des saintes trinit\u00e9s \u2014 le moi, le surmoi et le \u00e7a, ou le conscient, le pr\u00e9conscient et l&rsquo;inconscient, ou encore le r\u00e9el, l&rsquo;imaginaire et le symbolique \u2014 le Verbe est au commencement de toute chose et doit son existence au grand Autre, nouveau dieu de notre monde de m\u00e9cr\u00e9ants. Les personnages s&rsquo;effacent au profit de leur ombre port\u00e9e comme dans un th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;ombres chinoises. Tout devient tellement plus facile quand on s&rsquo;affranchit de la mati\u00e8re pesante et qu&rsquo;on la remplace par la mati\u00e8re subtile, n&rsquo;est-ce pas ?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Contre cette tendance \u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisation, que je retrouve si fr\u00e9quem\u00adment dans le mode de pens\u00e9e de mes coll\u00e8gues, les analyses de Bernard Mottez repr\u00e9sentent un v\u00e9ritable antidote. Si l&rsquo;on peut faire abstraction des connotations religieuses, voire p\u00e9joratives, du terme de casuiste, je dirais que Bernard est un casuiste. Ses textes fourmillent d&rsquo;exemples qui nous rappellent sans cesse que les sourds peuvent aussi \u00eatre aveugles, juifs, homosexuels, oralistes, devenus sourds, etc., et que leurs apparte\u00adnances culturelles et sociales d\u00e9finissent des trajectoires ou des situations particuli\u00e8res qui ne peuvent pas se r\u00e9sumer en une seule. D&rsquo;un article \u00e0 l&rsquo;autre, il d\u00e9centre ses points d&rsquo;observation, multiplie les vignettes et les r\u00e9cits de tranches de vie, et r\u00e9alise \u2014 je reviens encore \u00e0 mon domaine \u2014 ce qui fait trop souvent d\u00e9faut aux textes psychanalytiques, \u00e0 savoir les descriptions dites \u00ab cliniques\u00a0\u00bb \u2014 je dirais pour ma part : incarn\u00e9es.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Sans tomber dans les exc\u00e8s du particularisme ou de l&#8217;empirisme, Bernard Mottez nous rappelle tout au long de ses textes que la r\u00e9alit\u00e9 exc\u00e8de de loin les cat\u00e9gories dans lesquelles on voudrait bien l&rsquo;enfermer. Ainsi, dans nos fr\u00e9quentes discussions, contre ma propre tendance \u00e0 g\u00e9n\u00e9raliser, j&rsquo;ai toujours observ\u00e9 que Bernard me r\u00e9pond en commen\u00e7ant par citer des exemples v\u00e9cus, avec dates et noms de personnes \u00e0 l&rsquo;appui. Dans l&rsquo;approche \u00ab mottezienne \u00bb, le v\u00e9cu n&rsquo;est pas dissociable des id\u00e9es. La production d&rsquo;une th\u00e9orie y est subordonn\u00e9e \u00e0 la condition de savoir de quoi on parle et, pour ce faire, de commencer par d\u00e9crire des cas concrets. Les exemples vivants, qu&rsquo;ils soient tir\u00e9s de la vie familiale des sourds, de situations scolaires, de congr\u00e8s ou de rencontres \u2014 je devrais dire de chocs \u2014 entre les sourds et le monde de la m\u00e9decine, sont toujours pr\u00e9sents en surnombre pour que la th\u00e9orie, qui est cens\u00e9e les ordonner et les consti\u00adtuer en d\u00e9monstration, ne parvienne pas \u00e0 les \u00e9puiser ou \u00e0 les tuer.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette fa\u00e7on de faire, on peut la rep\u00e9rer, bien avant que Bernard se soit int\u00e9ress\u00e9 au monde de la surdit\u00e9, dans l&rsquo;un de ses tout premiers textes (Mottez 1966). Il s&rsquo;agit d&rsquo;une recherche en sociologie du travail mais cer\u00adtains partis pris y sont d\u00e9j\u00e0 solidement ancr\u00e9s. Ainsi, Bernard \u00e9nonce d&#8217;em\u00adbl\u00e9e que \u00ab cette \u00e9tude n&rsquo;est pas (&#8230;) une histoire des id\u00e9es. Elle porte sur les modes de r\u00e9mun\u00e9ration <em>et non sur les id\u00e9es<\/em> les concernant apr\u00e8s avoir soulign\u00e9, quelques lignes auparavant, \u00ab Nous \u00e9tudions bien des id\u00e9olo\u00adgies (&#8230;) mais les discours (&#8230;) qui expriment ces id\u00e9ologies (&#8230;) ne sont pas un message obscur qu&rsquo;il faut traduire (&#8230;). Ils sont francs. Ils explicitent des pratiques dont ils expriment les intentions r\u00e9elles \u00bb. Pour Bernard Mottez, la recherche sociologique commence toujours par un \u00e9tat des lieux qui comporte aussi les repr\u00e9sentations des acteurs, mais sans jamais autono\u00admiser ces id\u00e9es pour en faire des superstructures. En 1992, Bernard n&rsquo;a pas chang\u00e9 d&rsquo;un iota sa position : \u00ab Pour nous, sociologues, les mythes font partie de la r\u00e9alit\u00e9. Ils jouent un r\u00f4le capital dans le fonctionnement des soci\u00e9t\u00e9s. D&rsquo;autre part il existe en sociologie un th\u00e9or\u00e8me dit \u00ab\u00a0de Thomas\u00a0\u00bb : quand les gens pensent qu&rsquo;une chose est r\u00e9elle, elle est r\u00e9elle dans ses cons\u00e9quences \u00bb (Mottez 1992). Les id\u00e9es font partie int\u00e9grante de la <em>praxis<\/em>, elles ne vont jamais toutes seules.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La multiplication de ces donn\u00e9es, actes, paroles ou attitudes, dont Bernard ne cesse d&rsquo;alimenter le lecteur, sociologue ou non, donne \u00e0 celui-ci les moyens de r\u00e9fl\u00e9chir par lui-m\u00eame. Bernard fournit des outils et des pr\u00e9textes \u00e0 une r\u00e9flexion, non une r\u00e9flexion ficel\u00e9e et d\u00e9finitive. Il ne confisque jamais au lecteur sa libert\u00e9 de penser autrement. Le socle de ses analyses demeure toujours une r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;il commence par d\u00e9crire ou d\u00e9finir, qu&rsquo;il expose en s&rsquo;exposant lui-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire en d\u00e9voilant avec pr\u00e9cision la position qu&rsquo;il occupe et en permettant que cette position soit mise en discussion.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Qui a parcouru les textes de Bernard a pu remarquer que les phrases en sont simples, qu&rsquo;on n&rsquo;y trouve aucun jargon, que les mots ou les concepts fa\u00e7onn\u00e9s <em>ad hoc<\/em> sont rares. Le lecteur n&rsquo;a nul besoin de cl\u00e9s pour circuler dans les articles. Dans un premier temps, ce style m&rsquo;avait laiss\u00e9 quelque peu incr\u00e9dule. Comment, me disais-je, c&rsquo;est donc aussi simple que cela, la sociologie? Des articles o\u00f9 la r\u00e9flexion cache mal l&rsquo;\u00e9motion et fait m\u00eame fond sur elle, au point qu&rsquo;ils en deviennent \u00e9mou\u00advants, qu&rsquo;ils provoquent ma col\u00e8re, m&rsquo;attristent ou me font jubiler? Des articles o\u00f9 la sociologie n&#8217;emp\u00eache pas l&rsquo;humour? Des articles o\u00f9, avec un franc-parler sid\u00e9rant, l&rsquo;auteur n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 clouer le bec aux ora\u00adlistes, sans mollesse mais sans m\u00e9chancet\u00e9 ? J&rsquo;avoue que, plus d&rsquo;une fois et m\u00eame bien longtemps apr\u00e8s avoir connu personnellement Bernard, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 stup\u00e9fait de voir l&rsquo;apparente facilit\u00e9 avec laquelle il \u00e9nonce des v\u00e9ri\u00adt\u00e9s qui ne sont pas toujours bonnes \u00e0 entendre pour les oreilles oralistes. Les col\u00e8res de Bernard sont c\u00e9l\u00e8bres. Combien de fois l&rsquo;ai-je vu se pr\u00e9\u00adcipiter vers celui qui l&rsquo;avait mis en col\u00e8re pour lui dire ce qu&rsquo;il pensait de son attitude ou de ses propos, non pour l&rsquo;agresser mais pour l&rsquo;obliger \u00e0 \u00e9changer avec lui. Bernard est un sociologue qui, dans ses textes sinon dans son for int\u00e9rieur, ne craint pas l&rsquo;engagement par peur de l&rsquo;erreur, qui admet la partialit\u00e9 et la finitude de l&rsquo;esprit, qui \u00e9nonce clairement qui sont ses amis et qui sont ses ennemis. Ainsi va-t-il de l&rsquo;avant, laissant aux autres le soin d&rsquo;appr\u00e9cier si ce qu&rsquo;il \u00e9nonce m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre retenu.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J&rsquo;\u00e9voquerai enfin cette autre caract\u00e9ristique du style sociologique de Bernard. Dans mon esprit, je ne crois pas lui faire injure en affirmant que ses pens\u00e9es, ses r\u00e9flexions s&rsquo;organisent bien en une architecture th\u00e9orique mais par fragments. Il s&rsquo;agit plus d&rsquo;une mosa\u00efque que d&rsquo;un syst\u00e8me, ou d&rsquo;un \u00e9difice si coh\u00e9rent que toute contestation d&rsquo;une partie remette en cause l&rsquo;\u00e9quilibre du tout. Dans son oeuvre, je ne vois aucun dogme. Ce que je per\u00e7ois, en revanche, c&rsquo;est une pens\u00e9e en mouvement, une pens\u00e9e que l&rsquo;ouverture aux courants ext\u00e9rieurs met \u00e0 l&rsquo;abri de la scl\u00e9rose. Je pourrais le comparer, de ce point de vue, \u00e0 Milton Erickson, le grand psychoth\u00e9rapeute sp\u00e9cialiste de l&rsquo;hypnose aux \u00c9tats-Unis, qui a eu une forte influence sur ses contemporains et plus encore aujour\u00add&rsquo;hui, qui s&rsquo;est moins souci\u00e9 de produire des livres ou un \u00e9difice th\u00e9o\u00adrique mais qui a laiss\u00e9 une oeuvre immense tout enti\u00e8re inscrite dans la pratique. Une raison de cette fluidit\u00e9 des id\u00e9es me para\u00eet r\u00e9sider dans le fait que Bernard est un voyageur. Son \u00e9pouse est Salvadorienne, il parle plusieurs langues, il re\u00e7oit et lit les publications du monde entier. Ces qualit\u00e9s ne sont pas si fr\u00e9quentes parmi les chercheurs de certains milieux dits intellectuels. \u00c0 nouveau, on me le pardonnera, je pense au milieu de la psychanalyse, ce microcosme o\u00f9 la plupart des th\u00e9ories sont franco-fran\u00e7aises, o\u00f9 bien peu de professionnels pratiquent des langues \u00e9tran\u00adg\u00e8res et n&rsquo;ont gu\u00e8re l&rsquo;habitude de lire des publications non hexagonales.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je rel\u00e8ve aussi dans un article de Bernard sur l&rsquo;alcoolisme, son deuxi\u00e8me sujet de pr\u00e9dilection apr\u00e8s la sociologie du travail, les propos suivants : \u00ab Ce texte s&rsquo;adresse surtout \u00e0 ceux qui sont capables de se lais\u00adser aller \u00e0 la libre gamberge, les seuls esprits fertiles. Nous esp\u00e9rons qu&rsquo;ils sauront y d\u00e9couvrir une ou deux id\u00e9es auxquelles ils permettront qu&rsquo;elles poursuivent leur chemin \u00bb (Mottez 1975). Appel \u00e0 la libre gamberge \u2014 \u00e0 la libre association des id\u00e9es ? : ne se\u00adrait-ce pas aussi une m\u00e9thode pour un sociologue?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette fluidit\u00e9 de la pens\u00e9e, ces textes travers\u00e9s d&rsquo;\u00e9motions mais qui n&rsquo;en poursuivent pas moins une r\u00e9flexion polycentrique, cette fa\u00e7on de tourner le dos aux diff\u00e9rentes formes d&rsquo;id\u00e9alisation lient indissociablement le corps et la pens\u00e9e op\u00e9rationnelle. Je voudrais insister sur la place essentielle du corps tant dans le style de Bernard que dans le sujet m\u00eame de sa recherche. Je consid\u00e8re que la m\u00e9thode sociologique de Bernard s&rsquo;inscrit dans son entier dans un engagement corporel. Parti pris de tra\u00advailler autant avec son coeur qu&rsquo;avec sa t\u00eate, engagement physique dans le soutien aux diff\u00e9rents mouvements revendicatifs des sourds, compr\u00e9\u00adhension v\u00e9cue de la pratique de la langue des signes, attention particuli\u00e8re port\u00e9e \u00e0 la dimension non verbale des \u00e9changes interhumains, recherches sur l&rsquo;infirmit\u00e9 corporelle v\u00e9cue par les sourds, mobilisation contre le pou\u00advoir m\u00e9dical qui s&rsquo;arroge le droit de dire le bien des sourds en les consi\u00add\u00e9rant comme des \u00eatres \u00e0 soigner ou \u00e0 r\u00e9\u00e9duquer, nombreux sont les arguments qui prouvent que le corps est, chez Bernard Mottez, au carre\u00adfour de toutes les pistes de recherche (Mottez 1987).<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quant \u00e0 la pens\u00e9e op\u00e9rationnelle, elle est aussi une constante. Citons Bernard Mottez :<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0Quand sommes-nous sociologues? Quand nous sommes dans l&rsquo;ar\u00e8ne, que nous interagissons avec d&rsquo;autres, qu&rsquo;il existe des risques et que des choses se passent? Ou sommes-nous sociologues par les seuls textes que nous laissons et qui, on sait, sont d&rsquo;autant plus pris\u00e9s qu&rsquo;ils approchent cet id\u00e9al du texte scientifique : un dit sans sujet qui ne s&rsquo;adresse \u00e0 personne ? \u00bb (Mottez 1993a)<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La r\u00e9ponse est bien entendu dans l&rsquo;oeuvre enti\u00e8re de Bernard. Mais ce souci d&rsquo;une pens\u00e9e qui soit corps et pratique, qui ne se dissocie jamais de l&rsquo;action, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans les premiers textes. Ainsi, dans le texte cit\u00e9 plus haut sur l&rsquo;alcoolisme, Bernard avait d\u00e9j\u00e0 fait sien ce conseil d&rsquo;\u00c9pict\u00e8te : Ne pas s&rsquo;obstiner en vain contre ce \u00e0 quoi on ne peut rien mais agir en revanche l\u00e0 o\u00f9 on peut quelque chose \u00bb. Ce conseil sera \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la dignit\u00e9 de titre dans l&rsquo;article\u00a0: \u00ab \u00c0 s&rsquo;obstiner contre les d\u00e9ficiences, on augmente sou\u00advent le handicap : l&rsquo;exemple des sourds \u00bb (Mottez 1977). On ne peut dire plus clairement qu&rsquo;une r\u00e9flexion th\u00e9orique doit \u00eatre produite pour servir et rester toujours intriqu\u00e9e avec la pratique. Le premier souci du socio\u00adlogue serait, de ce point de vue, le m\u00eame que celui du m\u00e9decin: <em>primum non nocere<\/em>. Comment, en effet, diff\u00e9rencier les positions qui oppriment et aggravent le mal, de celles qui lib\u00e8rent ?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Bernard Mottez a toujours pris le parti de la vie dans sa complexit\u00e9 multiforme et insaisissable plut\u00f4t que celui des rationalisations rassurantes. L&rsquo;importance qu&rsquo;il a accord\u00e9e au travail de terrain n&rsquo;a pas emp\u00each\u00e9 le ciselage de ses r\u00e9flexions mais a, en revanche, fait surgir quelques obstacles dans sa carri\u00e8re, dans la mesure o\u00f9 il ne se souciait pas assez de publier parce que ses priorit\u00e9s \u00e9taient ailleurs.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je dois \u00e0 Bernard le fait d&rsquo;avoir lu, sur sa recommandation expresse, le livre d&rsquo;Oliver Sacks intitul\u00e9 <em>Sur une jambe<\/em>. Dans cet ouvrage, l&rsquo;auteur, neurologue de son \u00e9tat, raconte comment il a v\u00e9cu un \u00e9pisode neurolo\u00adgique aigu qui l&#8217;emp\u00eachait de reconna\u00eetre sa jambe gauche comme lui appartenant, alors m\u00eame que ses connaissances m\u00e9dicales lui permet\u00adtaient par ailleurs de poser le diagnostic. Ce <em>hiatus<\/em> infranchissable entre tout effort de th\u00e9orisation et le v\u00e9cu, tel que l&rsquo;expose O. Sacks, est expli\u00adcitement au coeur de la probl\u00e9matique sociologique mottezienne :<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab La surdit\u00e9 est-elle passible d&rsquo;une analyse, d&rsquo;un examen objectif, d&rsquo;un discours savant, d&rsquo;un discours scientifique ou n&rsquo;est-elle appr\u00e9hendable que sous le mode du th\u00e9\u00e2tre, du r\u00e9cit ou du v\u00e9cu ?&#8230; Peut-\u00eatre est-ce aussi d&rsquo;ailleurs l&rsquo;une des raisons pour lesquelles il est si difficile de parler de surdit\u00e9 et qu&rsquo;aussi rapidement ce soit sur les fa\u00e7ons d&rsquo;en venir \u00e0 bout qu&rsquo;on se pr\u00e9cipite. \u00bb (Mottez 1994)<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Entre ces deux approches, Bernard ne semble pas vouloir ou pouvoir choisir, c&rsquo;est pourquoi il ne cesse d&rsquo;osciller entre l&rsquo;une et l&rsquo;autre :<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab La quasi-totalit\u00e9 de mes textes sont \u00ab\u00a0adress\u00e9s\u00a0\u00bb. Et ils le sont g\u00e9n\u00e9ralement de fa\u00e7on tr\u00e8s explicite. Le fait qu&rsquo;ils le soient est tr\u00e8s important pour moi. Je sais qu&rsquo;il faut tendre vers le texte \u00e0 l&rsquo;infinitif. Je veux et ne d\u00e9sesp\u00e8re pas d&rsquo;y ar\u00adriver. Mais il se trouve jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent que, pour ce que j&rsquo;ai en tout cas de plus imp\u00e9ratif \u00e0 dire, je n&rsquo;y suis pas encore parvenu. \u00bb (ibid.)<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Si j&rsquo;ai bien compris, en sociologie, selon Bernard, prendre le parti de la vie, ce n&rsquo;est certes pas s&#8217;emp\u00eacher de raisonner. Ce serait plut\u00f4t, comme nous y invite G. Deleuze, cit\u00e9 en exergue, \u00e0 jeter la pens\u00e9e dans les cat\u00e9gories de la vie, c&rsquo;est-\u00e0-dire pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 lui donner un corps.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il est fr\u00e9quent d&rsquo;entendre ou de voir nombre d&rsquo;acteurs de la surdit\u00e9, parents, professionnels, sourds, reprendre <em>larga manu<\/em> \u00e0 leur compte les analyses de Bernard Mottez, qui font maintenant partie du fond commun de leur culture. Ainsi entend-on r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 qui mieux mieux que la surdit\u00e9 est un rapport, qu&rsquo;il faut distinguer l&rsquo;infirmit\u00e9 physique du handicap, que la surdit\u00e9 est un handicap partag\u00e9, que certains de ses caract\u00e8res tiennent au fait qu&rsquo;elle est invisible, etc. L\u00e0 non plus, il n&rsquo;y a rien d&rsquo;\u00e9tonnant \u00e0 ce ph\u00e9\u00adnom\u00e8ne. La pens\u00e9e vivante ne peut, immanquablement, que rencontrer les forces vives de la soci\u00e9t\u00e9, se m\u00ealer \u00e0 elles et les renforcer. Il y a comme un paradoxe, et qui m&rsquo;a longtemps laiss\u00e9 perplexe, de constater le nombre de frictions ou de conflits entre Bernard et d&rsquo;autres acteurs de la surdit\u00e9 et le fait que Bernard soit toujours, malgr\u00e9 ces accrochages, l&rsquo;interlocuteur \u00e9cout\u00e9 de tous, m\u00eame des oralistes. Politique, dans le sens le plus noble du terme, le comportement de Bernard l&rsquo;est jusqu&rsquo;au bout des ongles. Et les sourds ne s&rsquo;y sont pas tromp\u00e9s, qui l&rsquo;ont nomm\u00e9 par un signe (la face pal\u00admaire d&rsquo;une main effleure en va-et-vient le dos de l&rsquo;autre main repli\u00e9e en poing) qui unit une particularit\u00e9 corporelle de Bernard (sa calvitie) au signe habituellement employ\u00e9 pour signifier \u00ab politique \u00bb, qui unit, autrement dit, la chair et l&rsquo;esprit&#8230;<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Le d\u00e9ni de surdit\u00e9<\/span><\/strong><\/h4>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Pour un entendant, la rencontre avec un sourd est souvent l&rsquo;occasion de vivre une exp\u00e9rience p\u00e9nible, voire intol\u00e9rable. La gesticulation du sourd, les efforts qu&rsquo;il faut d\u00e9ployer pour le comprendre et se faire comprendre de lui engendrent rapidement chez l&rsquo;entendant un sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 qui se traduit par une r\u00e9action d&rsquo;effroi et qui l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 tenter de se prot\u00e9\u00adger par la seule attitude qui lui paraisse envisageable sur le moment : la fuite. La r\u00e9action d&rsquo;effroi est une teneur spontan\u00e9e, in\u00e9luctable, g\u00e9n\u00e9rale des entendants quand certains ingr\u00e9dients se trouvent r\u00e9unis : l&rsquo;effet de surprise de la rencontre, la m\u00e9connaissance des implications de la surdit\u00e9 et donc l&rsquo;impr\u00e9paration pour faire face \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement. L&rsquo;effroi est d&rsquo;au\u00adtant plus vif lorsque l&rsquo;entendant est en situation de ne pouvoir se d\u00e9gager du rapport qui l&rsquo;engage envers le sourd. La r\u00e9action d&rsquo;effroi est ainsi la manifestation d&rsquo;un affect, port\u00e9 \u00e0 son intensit\u00e9 maximale, li\u00e9 \u00e0 ce qu&rsquo;on nomme commun\u00e9ment l&rsquo;inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Il suppose une mise en doute des fronti\u00e8res entre ce qui est propre \u00e0 l&rsquo;humain et ce qui rel\u00e8ve de l&rsquo;animalit\u00e9. L&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 n&rsquo;appara\u00eet jamais quand les fronti\u00e8res sont nettes ou quand le savoir et le savoir-\u00eatre relatifs aux diff\u00e9rences ont subi une \u00e9la\u00adboration suffisante. Il faut beaucoup de temps aux enfants pour apprendre \u00e0 diff\u00e9rencier, sans plus s&rsquo;en inqui\u00e9ter, l&rsquo;anim\u00e9 de l&rsquo;inanim\u00e9, et l&rsquo;humain du non-humain ou de l&rsquo;animal. Qu&rsquo;on pense \u00e0 la teneur engendr\u00e9e \u00e0 certains \u00e2ges de la vie par les masques ou par les automates reproduisant les humains. Il s&rsquo;agit toujours de r\u00e9actions qu&rsquo;induit la confrontation \u00e0 des formes d&rsquo;humanit\u00e9 sortant de l&rsquo;ordinaire. Cette confrontation \u00e0 la diversit\u00e9 et aux diff\u00e9rences est toujours angoissante tant que l&rsquo;\u00e9trange et le familier n&rsquo;entretiennent pas des rapports fluides. Paraphrasant Edmond Jab\u00e8s (\u00ab L&rsquo;\u00e9tranger, c&rsquo;est celui qui nous fait croire que l&rsquo;on est chez soi \u00bb), je dirai : le handicap\u00e9, c&rsquo;est celui qui nous fait croire que l&rsquo;on ne saurait \u00eatre \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">L&rsquo;effroi, c&rsquo;est donc l&rsquo;affect contre lequel on ne peut se d\u00e9fendre que par la d\u00e9n\u00e9gation la plus radicale : non, ce que je vois n&rsquo;est pas et n&rsquo;a pas le droit d&rsquo;exister. Ce d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9 peut s&rsquo;exercer \u00e0 tous les niveaux, du plus g\u00e9n\u00e9ral au plus sp\u00e9cifique, du plus \u00e9pidermique au plus intellec\u00adtuel, du plus individuel au plus collectif ou social. Ainsi a-t-on pu voir un p\u00e8re, qui venait d&rsquo;apprendre quelques jours auparavant la surdit\u00e9 de son fils \u00e2g\u00e9 d&rsquo;un an et demi, tendre la main \u00e0 un professionnel sourd en tournant la t\u00eate vers l&rsquo;arri\u00e8re. Ainsi le psychologue Pierre Ol\u00e9ron, sp\u00e9cialiste de l&rsquo;acquisition du langage, a-t-il pu nous expliquer que la langue des signes n&rsquo;est, au fond, pas une langue. Ainsi d&rsquo;autres encore ont-ils pu \u00e9crire et mettre en pratique leur refus de voir les sourds se regrouper et cr\u00e9er des structures communautaires, car le risque serait qu&rsquo;ils s&rsquo;enferment dans un \u00ab ghetto \u00bb. P\u00e9riodiquement reprennent des d\u00e9bats o\u00f9 l&rsquo;on affirme que la culture sourde n&rsquo;existe pas, que l&rsquo;identit\u00e9 sourde est une chim\u00e8re, que les sourds n&rsquo;ont qu&rsquo;\u00e0 parler et \u00e0 lire sur les l\u00e8vres s&rsquo;ils veulent participer \u00e0 la vie en soci\u00e9t\u00e9, etc. Ce racisme, de type et d&rsquo;intensit\u00e9 variables selon les p\u00e9riodes et les milieux, est une donn\u00e9e constante, tant de l&rsquo;histoire des soci\u00e9t\u00e9s que de la vie quotidienne des sourds, dont les effets se font aujourd&rsquo;hui encore sentir. Pensons au congr\u00e8s de Milan, en 1880, et \u00e0 ses funestes effets ou aux discours de Graham Bell \u00e9dictant, devant l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences des \u00c9tats-Unis, en 1883, des mesures pour emp\u00eacher la formation d&rsquo;une vari\u00e9t\u00e9 sourde de la race humaine. Le racisme est organiquement, intrins\u00e8quement, li\u00e9 \u00e0 la question sourde.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Dans un r\u00e9cent congr\u00e8s, une professionnelle sourde, membre d&rsquo;une \u00e9quipe anglaise de sant\u00e9 mentale, a dress\u00e9 le tableau clinique d&rsquo;une maladie singuli\u00e8re d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab surdophobie \u00bb. Elle en a ainsi d\u00e9crit les aspects aigus et chroniques et les complications, elle a m\u00eame propos\u00e9 des traitements, parmi lesquels figure en bonne place la th\u00e9rapie comportementale. Le traitement consiste \u00e0 placer un surdophobe avec un sourd dans un ascenseur et \u00e0 bloquer l&rsquo;ascenseur entre deux \u00e9tages pendant une demi-heure&#8230;<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Michel Serres explique que le contraire de l&rsquo;intelligence (<em>inter-ligere<\/em>, relier, \u00e9tablir un lien) n&rsquo;est pas, comme on pourrait le croire, la b\u00eatise ou la niaiserie mais la n\u00e9gligence (<em>neg-ligere<\/em>, ne pas relier, ne pas faire le lien). Dans cette optique, la r\u00e9action d&rsquo;effroi serait le degr\u00e9 z\u00e9ro de l&rsquo;in\u00adtelligence ou le <em>summum<\/em> de la n\u00e9gligence. L&rsquo;effray\u00e9 ne peut rattacher l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 quoi que ce soit de connu, aucune connexion affective ou intellectuelle ne lui permet d&rsquo;y faire face alors m\u00eame qu&rsquo;il y est somm\u00e9. D\u00e9rout\u00e9 et surpris, il fuit, quand il le peut, ou il s&rsquo;effondre, quand il est parent d&rsquo;un enfant dont la surdit\u00e9 vient d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couverte. Pour citer Bernard Mottez : \u00ab L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une vie sourde appara\u00eet <em>a priori<\/em> si insupportable que des efforts consid\u00e9rables ont toujours \u00e9t\u00e9 mis en oeuvre pour tenter d&rsquo;en venir \u00e0 bout. Malheureusement la surdit\u00e9 n&rsquo;est pas une maladie qu&rsquo;on soigne et qui gu\u00e9rit. C&rsquo;est un \u00e9tat. \u00bb (Mottez 1992)<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Si je pouvais r\u00e9sumer d&rsquo;un mot l&rsquo;effort le plus constant du travail de Bernard Mottez, je dirais qu&rsquo;il consiste \u00e0 d\u00e9crire l&rsquo;extraordinaire vari\u00e9t\u00e9 des types et des modes de formation de ce d\u00e9ni de surdit\u00e9. Quelle est l&rsquo;histoire de ce d\u00e9ni? Quels modes d&rsquo;expression prend-il selon les milieux (les professionnels entendants, les parents et les sourds eux-m\u00eames)? Quelles politiques d\u00e9vastatrices ont pu s&rsquo;organiser en prenant appui sur lui? Tout au long de ses recherches, Bernard Mottez n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;aborder les attitudes ou les politiques du refus sous leurs multiples formes, des plus massives aux plus subtiles (on trouvera, par exemple, une telle recension dans l&rsquo;article au titre si radical \u00ab Les Sourds existent-ils? \u00bb, Mottez 1993 b).<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais il ne lui suffit pas de montrer en quoi ces attitudes et politiques s&rsquo;articulent \u00e0 un refus d&rsquo;accorder aux sourds le droit d&rsquo;exister. Il r\u00e9p\u00e8te sur tous les tons que, quand on se donne la peine d&rsquo;entendre, quand, un tant soit peu, on accepte de s&rsquo;ouvrir \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 et d&rsquo;avoir moins peur, c&rsquo;est un monde que l&rsquo;on d\u00e9couvre, c&rsquo;est une autre relation \u00e0 soi-m\u00eame et aux autres qui appara\u00eet, c&rsquo;est un rapport \u00e0 ses propres corps et langue qui change. Il suffit de se laisser aller, de regarder autour de soi ce qui existe d\u00e9j\u00e0, par exemple (comme Bernard le signale tant de fois) en faisant confiance au handicap\u00e9 lui-m\u00eame pour qu&rsquo;il nous livre le mode d&#8217;emploi de son han\u00addicap, pour que le mur de la surdit\u00e9 non pas cesse d&rsquo;exister mais devienne contournable. Le sourd, d\u00e8s lors, ne peut plus \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 sa seule infir\u00admit\u00e9 sensorielle et \u00e0 sa seule dimension d&rsquo;objet de la m\u00e9decine et des tech\u00adniques \u00e9ducatives et r\u00e9\u00e9ducatives. Il peut \u00eatre alors per\u00e7u comme mettant en oeuvre des strat\u00e9gies personnelles originales et non comme un \u00eatre la\u00adcunaire marqu\u00e9 par la n\u00e9gativit\u00e9. Le reflux de l&rsquo;intention normalisante sape le d\u00e9sir de voir dispara\u00eetre l&rsquo;anomalie ou les individus qui la portent.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J&rsquo;invoquerai ici, une nouvelle fois, les lumi\u00e8res de Michel Serres. Dans un article r\u00e9cent, celui-ci nous invite \u00e0 ne pas confondre l&rsquo;identit\u00e9 avec l&rsquo;une ou l&rsquo;autre des appartenances. Le racisme, selon lui, provient pr\u00e9ci\u00ads\u00e9ment du fait de r\u00e9duire le principe d&rsquo;identit\u00e9 \u00e0 la relation d&rsquo;apparte\u00adnance, autrement dit d&rsquo;\u00e9puiser l&rsquo;identit\u00e9 en l&rsquo;une des appartenances. \u00ab Piti\u00e9, \u00e9crit-il, n&rsquo;usez pas du terme identit\u00e9 quand il s&rsquo;agit de culture, de langue ou de sexe, puisque, l\u00e0, il signifie l&rsquo;appartenance : cette faute devient vite crime \u00bb (Serres 1997). Et le rem\u00e8de contre le racisme d\u00e9coule directement de ces consid\u00e9rations : \u00ab Ne d\u00e9fendez donc pas, bec et ongles, l&rsquo;une de vos appartenances, multipliez-les, au contraire, pour enrichir votre iden\u00adtit\u00e9, d&rsquo;autant plus heureuse et plus forte, justement, qu&rsquo;elle se d\u00e9livre de l&rsquo;appartenance que vous d\u00e9siriez d\u00e9fendre. Ce faisant, vous l&rsquo;honorerez mieux \u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Bernard Mottez a trait\u00e9 dans de nombreux articles les th\u00e8mes d&rsquo;iden\u00adtit\u00e9 sourde, de culture sourde et de diff\u00e9rence. S&rsquo;il s&rsquo;est tant pench\u00e9 sur ces questions, c&rsquo;est au moins pour trois raisons essentielles : parce que les sourds, dans le mouvement d&rsquo;auto-affirmation et d&rsquo;\u00e9mancipation qu&rsquo;ils ont amorc\u00e9 \u00e0 partir de 1975, ne cessent de revenir \u00e0 ces questions et d&rsquo;expri\u00admer l&rsquo;importance qu&rsquo;elles rev\u00eatent pour eux ; parce que, comme je l&rsquo;ai soulign\u00e9 plus haut, les entendants ne veulent souvent rien en entendre ; et parce que, au milieu de tout cela, Bernard, en tant que sociologue, se demande ce qu&rsquo;il doit en penser et, en derni\u00e8re instance, quelle est l&rsquo;uti\u00adlit\u00e9 sociale de ses recherches.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J&rsquo;ai la conviction que les travaux de Bernard Mottez s&rsquo;inscrivent dans la perspective d&rsquo;ensemble que propose Michel Serres. \u00c0 contre-courant des bien-pensants et de l&rsquo;id\u00e9ologie politiquement correcte qui, au nom de l&rsquo;antiracisme et de l&rsquo;int\u00e9gration, pr\u00f4nent des mesures qui, en derni\u00e8re instance, tendent toutes \u00e0 faire oublier que le sourd est sourd, Bernard nous invite \u00e0 multiplier les appartenances, celles des sourds comme celles de nous autres entendants. Pour d\u00e9faire l&rsquo;exclusion, pour quitter les rives du \u00ab\u00a0Aimez-vous les uns les uns\u00a0\u00bb, il faut abandonner l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;int\u00e9gration-nivellement et s&rsquo;ouvrir \u00e0 la fluidit\u00e9 de la multi-appartenance, par l&rsquo;exploration des ponts existants ou par la cr\u00e9ation de nouveaux ponts entre les sourds et les entendants. Ainsi, aux entendants qui souhaitent apprendre la langue des signes \u00ab parce que ce serait tellement bien de venir en aide aux sourds \u00bb, Bernard r\u00e9pond habituellement : \u00ab Et pourquoi ne l&rsquo;apprendriez-vous pas tout simplement pour le plaisir ou pour la beaut\u00e9 de ses gestes? Ainsi l&rsquo;identit\u00e9 s&rsquo;enrichit-elle toujours d&rsquo;une nouvelle comp\u00e9tence. Et le plaisir reste toujours le meilleur rem\u00e8de contre la peur, la meilleure m\u00e9thode pour retrouver les chemins de la libert\u00e9. Bernard ne nous dit rien de plus que ce que les murs de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique de Trieste \u00e9non\u00e7aient dans les ann\u00e9es soixante-dix gr\u00e2ce au mouvement initi\u00e9 par Franco Basaglia : <em>la libert\u00e9 est th\u00e9rapeutique<\/em>. En s&rsquo;extrayant de l&rsquo;id\u00e9ologie m\u00e9dicale qui confine le sourd (ou le fou) \u00e0 une mono-appartenance, le sociologue jouerait ainsi le r\u00f4le d&rsquo;un passeur dont les analyses pourraient att\u00e9nuer l&rsquo;intol\u00e9rable non en agitant je ne sais quel id\u00e9al de gu\u00e9rison ou de disparition de la surdit\u00e9 mais en favorisant l&rsquo;inscription des sourds dans le tissu complexe des liens sociaux par le changement concomitant de la soci\u00e9t\u00e9 entendante.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Le sociologue et les jeux de langage<\/span><\/strong><\/h4>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Revenons un instant \u00e0 la th\u00e8se que je voulais r\u00e9diger \u00e0 la fin de mes \u00e9tudes. Il m&rsquo;\u00e9tait apparu rapidement que la question des mots \u00e0 employer \u00e9tait pri\u00admordiale. Il me fallait d\u00e9signer les sourds par un nom et r\u00e9soudre de mani\u00e8re satisfaisante le probl\u00e8me de la question du \u00ab lieu d&rsquo;o\u00f9 je parle \u00bb, selon l&rsquo;expression consacr\u00e9e. Les sourds \u00e9taient-ils, pour moi comme pour le sourd Pierre Desloges \u00e0 la fin du XVIII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, des \u00ab sourds-muets \u00bb ? \u00c9taient-ils, pour moi comme pour les l\u00e9gislateurs de la Constituante, des \u00ab infortun\u00e9s de la nature \u00bb ? Constituaient-ils, pour moi comme pour le mouvement des philanthropes, une \u00ab classe si int\u00e9ressante de d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s \u00bb ? Formaient-ils, pour moi comme pour le leader sourd du XIX<sup>\u00e8me <\/sup>si\u00e8cle Ferdinand Berthier, le peuple, la nation des sourds-muets? Autant de points de perspective parmi lesquels il me fallait choisir celui qui allait devenir le mien. L\u00e0 encore, la lecture de Bernard m&rsquo;ouvrit de nouvelles perspectives.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J&rsquo;avais imagin\u00e9 que les mots puissent subir une \u00e9volution diachronique. Si tel \u00e9tait le cas, il ne me restait plus qu&rsquo;\u00e0 choisir le plus r\u00e9cent. Je fus rapidement amen\u00e9 \u00e0 d\u00e9couvrir que, dans le domaine de la surdit\u00e9 comme dans tant d&rsquo;autres, les mots pouvaient faire l&rsquo;objet de luttes passionn\u00e9es et qu&rsquo;il \u00e9tait impossible de nommer sans prendre parti ipso facto. Le sourd-muet, le d\u00e9ficient auditif, le malentendant, l&rsquo;hypoacousique, tous ces termes ont \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s par Bernard dans leur diachronie et dans leur synchronie, m\u00eame au niveau des langues \u00e9trang\u00e8res (Mottez 1996). Comment les entendants de diff\u00e9rents pays d\u00e9signent-ils les sourds, et, sur\u00adtout, comment les sourds se d\u00e9signent-ils eux-m\u00eames? Traiter de telles questions, c&rsquo;est entrer par une voie d&rsquo;abord originale dans des jeux de lan\u00adgage qui permettent de renouveler, par le biais de la vie des mots, l&rsquo;analyse des rapports de pouvoir, et de rep\u00e9rer les forces d&rsquo;oppression ou de r\u00e9volte en pr\u00e9sence. Bien que Bernard se soit pos\u00e9 la question depuis fort longtemps, je pense que c&rsquo;est dans la plus r\u00e9cente p\u00e9riode de ses recherches qu&rsquo;il a abord\u00e9 ce th\u00e8me en profondeur. Je ne peux reprendre ici le d\u00e9tail de ses r\u00e9flexions. Elles valent le d\u00e9tour! Ne serait-ce que par la surprise ressentie quand on apprend que les Russes, les Polonais et les Hongrois nomment les sourds par le m\u00eame mot que celui qu&rsquo;ils utilisent pour d\u00e9si\u00adgner les Allemands, mot qui d\u00e9rive lui-m\u00eame de celui qui servait \u00e0 d\u00e9signer l&rsquo;\u00ab \u00e9tranger \u00bb. Je me contenterai ici de saisir le mouvement d&rsquo;ensemble de ces textes et de l&rsquo;exprimer dans mes propres termes.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le champ de la surdit\u00e9 voit s&rsquo;affronter deux attitudes fondamentale\u00adment oppos\u00e9es, que je vais tenter de d\u00e9crire succinctement.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La premi\u00e8re attitude consiste \u00e0 opposer r\u00e9solument le sujet observant \u00e0 l&rsquo;objet observ\u00e9. Dichotomie qui pose que l&rsquo;observateur se distingue de l&rsquo;observ\u00e9 et rel\u00e8ve d&rsquo;une essence autre. Ici on classe, on ordonne les objets suivant des concepts op\u00e9ratoires cens\u00e9s donner un moyen d&rsquo;agir de mani\u00e8re diff\u00e9renci\u00e9e sur les classes d&rsquo;objets ainsi cr\u00e9\u00e9es. Il s&rsquo;agit d&rsquo;introduire du dis\u00adcontinu entre les objets \u2014 entre les sourds et les entendants, et au sein m\u00eame des diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de sourds. Il s&rsquo;agit de s\u00e9parer, de faire jouer les diff\u00e9rences, d&rsquo;analyser. Cat\u00e9goriser est un processus fondamental et in\u00e9\u00adluctable dans le d\u00e9veloppement de la connaissance. Mais cela revient aussi, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, \u00e0 cristalliser la pens\u00e9e dans une sorte d&rsquo;\u00bb arr\u00eat sur image \u00bb temporaire mais que l&rsquo;on peut parfois croire d\u00e9finitif. Donc, on nomme, parce qu&rsquo;on s&rsquo;arroge le pouvoir de nommer. Il arrive qu&rsquo;on s&rsquo;accorde le droit de se moquer de ceux qu&rsquo;on nomme. On ne les laisse pas se nommer eux-m\u00eames ou, tout au moins, on ne s&rsquo;int\u00e9\u00adresse pas \u00e0 la fa\u00e7on dont ils se nomment. \u00c0 moins, ce qui revient au m\u00eame, que l&rsquo;on cr\u00e9e, toujours \u00e0 leur place, de nouveaux vocables. Bernard Mottez remarque ainsi que la profusion des mots, par lesquels les entendants d\u00e9signent les sourds, n&rsquo;est pas le fait des sourds mais essentiellement le fait de personnes engag\u00e9es dans une activit\u00e9 profes\u00adsionnelle en direction des sourds \u2014 les enseignants oralistes, les m\u00e9decins et les param\u00e9dicaux :<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;appellation qu&rsquo;ils pr\u00e9conisent porte leur marque. Comme il en est sou\u00advent, elle en dit plus sur eux-m\u00eames, eux qui d\u00e9nomment, que sur ceux qu&rsquo;elle est cens\u00e9e d\u00e9signer. Ils inscrivent l\u00e0 leurs d\u00e9sirs, leurs projets, leur volont\u00e9, leur pouvoir\u00a0\u00bb (Mottez 1996).<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette attitude, on s&rsquo;en doute, s&rsquo;oppose point par point \u00e0 celle qui non seu\u00adlement ne confronte pas le sujet \u00e0 l&rsquo;objet, mais tente au contraire de les faire se rejoindre et m\u00eame de les confondre. Ce second mode d&rsquo;approche du probl\u00e8me, je l&rsquo;appellerai \u00ab strat\u00e9gie d&rsquo;appropriation\u00a0\u00bb, au contraire de la pr\u00e9c\u00e9dente qu&rsquo;on pourrait qualifier de \u00ab strat\u00e9gie d\u00e9sappropriante\u00a0\u00bb. Ici, le sujet observateur ne trace pas de cordon sanitaire, de ligne de d\u00e9marca\u00adtion protectrice entre lui-m\u00eame et l&rsquo;observ\u00e9 ; au contraire il consid\u00e8re la condition de l&rsquo;observ\u00e9 comme faisant partie de la sienne propre : en der\u00adni\u00e8re instance, peu importe qui observe et qui est observ\u00e9, les points de vue d\u00e9velopp\u00e9s devenant partageables par les deux parties.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le sujet est per\u00e7u avec son mode original d&rsquo;\u00eatre-au-monde et le nom qui le d\u00e9signe, qu&rsquo;il s&rsquo;est choisi, lui conf\u00e8re une identit\u00e9 positive. L&rsquo;objectif de la nomination, et de la d\u00e9marche qui la sous-tend, n&rsquo;est plus de nor\u00admaliser, donc de faire dispara\u00eetre, mais de contribuer \u00e0 mettre toutes les forces au service de la vie. Il ne s&rsquo;agit plus de r\u00e9duire ou de circonscrire mais d&rsquo;affirmer l&rsquo;existence du sourd et d&rsquo;oeuvrer pour que sa vie croisse et s&rsquo;am\u00e9liore, pour son plus grand b\u00e9n\u00e9fice comme pour celui des vivants qui l&rsquo;entourent.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce mouvement d&rsquo;affirmation de la vie ne peut se faire qu&rsquo;\u00e0 la condition que le figement de la pens\u00e9e cat\u00e9gorisante soit d\u00e9pass\u00e9, que le r\u00e8gne du classement et de la repr\u00e9sentation soit laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 au profit de ce que l&rsquo;on appelait nagu\u00e8re le commerce humain et qui suppose la continuit\u00e9, la r\u00e9ciprocit\u00e9, l&rsquo;\u00e9change, la circulation. Tout le probl\u00e8me est de savoir si l&rsquo;on veut penser la surdit\u00e9 dans un unique souci d&rsquo;objectivit\u00e9, avec le risque de la d\u00e9connecter de la vie, ou si l&rsquo;on tente de privil\u00e9gier la conception, et le savoir \u00eatre qui va avec, de la surdit\u00e9 comme rapport. \u00ab Oublions les choses, <em>notait Georges Braque<\/em>, ne consi\u00add\u00e9rons que les rapports\u00a0\u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et c&rsquo;est ici qu&rsquo;intervient la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre en compte le non-verbal, dans la vie de relation, bien s\u00fbr, mais aussi dans le travail du sociologue. Le non-verbal est un sujet qui a attir\u00e9 l&rsquo;attention de Bernard Mottez depuis le tout d\u00e9but de ses recherches. Par exemple, l&rsquo;article, cit\u00e9 supra sur l&rsquo;alcoolisme et l&rsquo;arm\u00e9e (Mottez 1975) traite des limites structu\u00adrelles de la propagande et de la lutte antialcoolique au sein de l&rsquo;arm\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire du peu de pouvoir des discours et de la morale sur l&rsquo;organisa\u00adtion, le fonctionnement et les finalit\u00e9s sociales, toujours tues, jamais explicit\u00e9es, de la \u00ab grande muette \u00bb. Autre exemple : dans le cadre de son s\u00e9minaire, lors de la s\u00e9ance du 15 d\u00e9cembre 1982, Bernard Mottez \u00e9tudie les interactions entre sourds et entendants et s&rsquo;\u00e9tend longuement sur l&rsquo;\u00e9change de signaux non verbaux. Il formule l&rsquo;hypoth\u00e8se que le racisme proviendrait, au moins en partie, de l&rsquo;impossibilit\u00e9 ou du refus d&rsquo;analyser les \u00e9l\u00e9ments non verbaux que l&rsquo;on n&rsquo;arrive pas \u00e0 int\u00e9grer dans une communication avec un \u00e9tranger. Et il souligne que plus on force le pas vers l&rsquo;\u00ab int\u00e9gration \u00bb du sourd, plus l&rsquo;ordre de la parole orale, l&rsquo;ordre en\u00adtendant, prime sur l&rsquo;ordre visuel de la communication propre aux sourds.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Si la condition de la relation humaine r\u00e9side dans le non-verbal, dans l&rsquo;impens\u00e9 de la vie, c&rsquo;est \u00e0 ce niveau de la trame du vivant qu&rsquo;il faut reve\u00adnir pour sortir des apories du verbal. Dans ce cas, le travail sociologique authentique ne saurait se poursuivre sans quitter le terrain du verbe, sans se porter au-del\u00e0 des discours constitu\u00e9s, des mots et des champs s\u00e9man\u00adtiques d\u00e9j\u00e0 d\u00e9finis. D\u00e9faire le racisme, se porter \u00e0 la rencontre de l&rsquo;autre sourd, cela suppose aussi pour le chercheur entendant (ou plus g\u00e9n\u00e9ra\u00adlement l&rsquo;entendant), qu&rsquo;il assouplisse ses attaches \u00e0 la langue commune en abandonnant ses certitudes, langagi\u00e8res mais aussi existentielles, qu&rsquo;il se laisse aller aux jeux de langage de ses interlocuteurs en refusant de d\u00e9fi\u00adnir les r\u00e8gles du jeu ou de s&rsquo;approprier les mots, en acceptant de perdre le contr\u00f4le et de ne plus poser le principe de la table rase comme condi\u00adtion sine qua non de sa recherche.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le non-verbal, le savoir-\u00eatre, le savoir-faire constituent-ils des objets de recherche sociologique? Je ne voudrais pas me prononcer \u00e0 la place des sociologues. J&rsquo;ose affirmer que si Bernard Mottez s&rsquo;y est tellement int\u00e9\u00adress\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;il pense que oui. Sans doute touche-t-on l\u00e0 aux fronti\u00e8res entre la sociologie et l&rsquo;anthropologie ou d&rsquo;autres disciplines. Mais juste\u00adment, n&rsquo;est-il pas n\u00e9cessaire de temps \u00e0 autre de reconsid\u00e9rer les limites entre les disciplines, entre les d\u00e9coupages pr\u00e9\u00e9tablis?<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il peut para\u00eetre paradoxal de pr\u00e9tendre \u00e9laborer un discours, en l&rsquo;oc\u00adcurrence sociologique, en faisant l&rsquo;\u00e9loge de l&rsquo;abandon (asymptotique, certes) de la cat\u00e9gorisation. Pourtant la question de la surdit\u00e9, comme tant d&rsquo;autres questions relevant des sciences humaines, entra\u00eene le cher\u00adcheur \u00e0 r\u00e9f\u00e9rer son discours au silence de la vie qui se d\u00e9roule en lui et autour de lui comme \u00e0 sa limite et comme \u00e0 sa condition d&rsquo;existence. Je disais tout \u00e0 l&rsquo;heure que le sociologue, en nous tendant un miroir o\u00f9 nous pouvons lire l&rsquo;\u00e9tat (et malheureusement trop souvent le triste \u00e9tat) des relations dites humaines, le sociologue, donc, est un passeur qui, par sa production intellectuelle, nous donne une chance de retrouver les che\u00admins de la solidarit\u00e9. Des impasses et des cloisonnements des discours objectivants, il nous aide \u00e0 sortir en retournant, avec notre corps et notre gestuelle, au torrent imp\u00e9tueux de la vie.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Bibliographie<\/span><\/strong><\/h4>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Bouveresse, Jacques, 1976, Le mythe de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9: exp\u00e9rience, signification et langage priv\u00e9 chez Wittgenstein, Paris, \u00c9d. de Minuit.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Deleuze, Gilles, 1985, L&rsquo;image-temps: Cin\u00e9ma 2, Paris, \u00c9d. de Minuit.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mottez, Bernard, 1966, Syst\u00e8mes de salaire et politiques patronales, Essai sur l&rsquo;\u00e9volution des pratiques et des id\u00e9ologies patronales, Paris, \u00c9d. du CNRS.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1975, \u00ab Nous ne sommes pas tous des h\u00e9ros \u00bb, Actes de la recherche en sciences sociales, 1: 98-101.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1977, \u00ab \u00c0 s&rsquo;obstiner contre les d\u00e9ficiences, on augmente souvent le han\u2011<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> dicap : l&rsquo;exemple des sourds \u00bb, Sociologie et soci\u00e9t\u00e9, 1 : 20-32, Montr\u00e9al.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1987, \u00ab Exp\u00e9rience et usage du corps chez les sourds et ceux qui les fr\u00e9\u00adquentent \u00bb, in Jean-Marc Alby &amp; Patrick Sansoy (\u00e9d.), Handicap v\u00e9cu, \u00e9valu\u00e9, Grenoble, La pens\u00e9e sauvage\u00a0: 107-116.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1992, \u00ab Culture et diff\u00e9rence \u00bb, La Parenti\u00e8re, 2 : 6-20.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1993a, \u00ab Esquisse avec trous d&rsquo;un commentaire \u00e0 \u00ab\u00a0Culture et Diff\u00e9rences\u00a0\u00bb par son auteur m\u00eame \u00bb, in\u00e9dit.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1993 b, \u00ab Les Sourds existent-ils? \u00bb, cahier sp\u00e9cial \u00ab La parole des Sourds, Psychanalyse et Surdit\u00e9s \u00bb de Psychanalystes, revue du Coll\u00e8ge de Psychanalystes, 46-47: 49-58.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1994, L&rsquo;exp\u00e9rience de la surdit\u00e9, document annexe pour le s\u00e9minaire interne du CEMS du 3 f\u00e9vrier 1994, in\u00e9dit.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1996, \u00ab Une entreprise de d\u00e9-nomination: les avatars du vocabulaire pour d\u00e9signer les sourds aux XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles \u00bb, in Henri-Jacques Sticker, Monique Vial &amp; Catherine Baral (\u00e9d.) Fragments pour une histoire: notions et acteurs, Paris, Alter, CTNERHI : 101-120.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Serres, Michel, 1997, \u00ab Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;identit\u00e9? \u00bb, Le Monde de l&rsquo;\u00e9ducation, de la culture et de la formation, janvier.<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">(Texte publi\u00e9 dans \u00ab\u00a0<em>L\u2019exp\u00e9rience du d\u00e9ni &#8211; Bernard Mottez et le monde des sourds en d\u00e9bats\u00a0\u00bb, s<\/em><\/span><span style=\"color: #000000;\">ous la direction de Pascale Gruson et Renaud Dulong,\u00a0<\/span><span style=\"color: #000000;\">\u00c9ditions de la Maison des sciences de l\u2019homme, Paris, 1999, pp. 19-33)<\/span><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0\u2018Donnez-moi donc un corps\u2019 : c&rsquo;est la formule du renversement philoso\u00adphique. Le corps n&rsquo;est plus l&rsquo;obstacle qui s\u00e9pare la pens\u00e9e d&rsquo;elle-m\u00eame, ce qu&rsquo;elle doit surmonter pour arriver \u00e0 penser. C&rsquo;est au contraire ce dans quoi elle plonge ou doit plonger, pour atteindre \u00e0 l&rsquo;impens\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la vie. Non pas que le corps pense, mais, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-427","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/427","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=427"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/427\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":857,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/427\/revisions\/857"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=427"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=427"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=427"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}