{"id":1434,"date":"2019-06-14T15:23:18","date_gmt":"2019-06-14T13:23:18","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1434"},"modified":"2019-06-14T15:41:00","modified_gmt":"2019-06-14T13:41:00","slug":"preface-a-louvrage-de-nathalie-lachance-territoire-transmission-et-culture-sourde-perspectives-historiques-et-realites-contemporaines-les-presses-de-luniversite-de-laval-quebec-2007","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1434","title":{"rendered":"\u2666 Pr\u00e9face de l&rsquo;ouvrage de Nathalie Lachance<Br\/>\u00ab\u00a0Territoire, transmission et culture sourde, <Br\/>Perspectives historiques et r\u00e9alit\u00e9s contemporaines\u00a0\u00bb <Br\/>Qu\u00e9bec, 2007"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: justify;\">Terminant la lecture de l\u2019ouvrage que Nathalie Lachance, je me suis souvenu, et avec quelle \u00e9motion \u2013 qu\u2019on me permette cette digression vers le sensible, l\u2019alli\u00e9 de toute r\u00e9flexion &#8211; d\u2019un moment crucial de la soutenance de th\u00e8se de doctorat en sciences du langage de Christian Cuxac, en 1996, \u00e0 la facult\u00e9 de la Sorbonne \u00e0 Paris. Christian Cuxac avait patiemment r\u00e9alis\u00e9 l\u2019analyse linguistique la plus compl\u00e8te possible de s\u00e9quences enti\u00e8res d\u2019histoires racont\u00e9es en langue des signes fran\u00e7aise, analyse qu\u2019il avait consign\u00e9e dans un volumineux ouvrage et qu\u2019il pr\u00e9sentait devant un jury de sp\u00e9cialistes et un public nombreux compos\u00e9 pour moiti\u00e9 de sourds. Au del\u00e0 ou en de\u00e7\u00e0 de la description des diff\u00e9rents aspects de la langue des signes, ses r\u00e9flexions ne pouvaient manquer de r\u00e9pondre \u00e0 ce qui constituait alors une question cruciale. L\u2019une des pr\u00e9occupations majeures des acteurs ou sympathisants du \u00ab R\u00e9veil sourd \u00bb qui s\u2019\u00e9tait op\u00e9r\u00e9 en France depuis les ann\u00e9es 1975, \u00e9tait de d\u00e9montrer que la langue des signes \u00e9tait bel et bien une langue. Le prodigieux essor de cette langue, depuis que les sourds avaient d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019afficher avec fiert\u00e9 et de la propager, aurait suffi \u00e0 lui seul \u00e0 en montrer la v\u00e9ritable nature. Certains ne s\u2019en contentaient pas et attendaient avec anxi\u00e9t\u00e9 que des experts confirment qu\u2019elle \u00e9tait bien une langue \u00e0 part enti\u00e8re. Il \u00e9tait donc in\u00e9vitable que cette question ne vienne \u00e0 \u00eatre abord\u00e9e au sein m\u00eame du jury de th\u00e8se. Mais cela revenait \u00e0 discuter des param\u00e8tres qui d\u00e9finissent une langue : si la langue des signes \u00e9tait bien une langue, ses sp\u00e9cificit\u00e9s ne pouvaient manquer d\u2019interroger la d\u00e9finition m\u00eame des langues orales. C\u2019est ce qui arriva : les membres du jury s\u2019engag\u00e8rent dans une vive discussion o\u00f9 la d\u00e9finition \u00e9tablie des syst\u00e8mes linguistiques se voyait interrog\u00e9e et remise en cause. Une \u00e9ni\u00e8me langue, outsider originale dans sa construction, son espace et son histoire, contraignait le monde scientifique \u00e0 repenser la th\u00e9orie dans son ensemble.<\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Il en va de la linguistique comme de toutes les disciplines th\u00e9oriques\u00a0: la surdit\u00e9 est un analyseur qui oblige \u00e0 les repenser de fond en comble. Pour peu qu\u2019on ne se contente pas de la r\u00e9duire et de la soumettre au d\u00e9j\u00e0 connu et \u00e0 la pens\u00e9e dominante, elle offre un poste d\u2019observation privil\u00e9gi\u00e9 de la normalit\u00e9. Elle repr\u00e9sente un excellent moyen d\u2019inqui\u00e9ter la pens\u00e9e et, au del\u00e0, de relativiser le savoir et de d\u00e9faire les dogmes. Cela, l\u2019humanit\u00e9 le sait au moins depuis le milieu du 18\u00e8me si\u00e8cle, lorsque penseurs et savants commenc\u00e8rent \u00e0 recourir de plus en plus fr\u00e9quemment \u00e0 la figure du sourd comme outil \u00e9pist\u00e9mologique pour sonder la solidit\u00e9 des divers \u00e9difices th\u00e9oriques. Mais la vis\u00e9e essentielle consistait surtout \u00e0 interroger les discours scientifiques pour en renforcer la coh\u00e9rence\u00a0: la situation concr\u00e8te, r\u00e9elle du sourd n\u2019int\u00e9ressait que les rares pr\u00e9cepteurs d\u2019enfants sourds dont la naissance affligeait les familles de la bonne soci\u00e9t\u00e9. L\u2019aporie du sourd-muet surgissait moins de l\u2019existence concr\u00e8te, du v\u00e9cu et des relations sociales de celui-ci que de l\u2019\u00e9branlement que la surdi-mutit\u00e9 produisait sur le savoir. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le renversement de cette perspective qui constitue, \u00e0 mon sens, le ph\u00e9nom\u00e8ne majeur de l\u2019\u00e8re qui s\u2019est ouverte depuis le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res avec l\u2019apparition des premi\u00e8res \u00e9coles pour sourds.<\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">La naissance et le d\u00e9veloppement au 18\u00e8me si\u00e8cle, en France (puisqu\u2019il semble que ce soit l\u00e0 qu\u2019elles soient apparues en premier) puis dans le monde, des premi\u00e8res \u00e9coles pour sourds sont en effet sous-tendus par une logique collective. D\u00e9passant le cadre \u00e9troit et rare du pr\u00e9ceptorat, le regroupement d\u2019enfants sourds dans un m\u00eame espace a pr\u00e9cis\u00e9ment fait surgir ce qui ne pouvait \u00eatre vu par les entendants dans les conditions ant\u00e9rieures d\u2019isolement\u00a0 : \u00e0 savoir, que le g\u00e9nie humain a mis \u00e0 la disposition des hommes l\u2019aptitude de communiquer visuellement-gestuellement, et que, dans certaines circonstances comme celles de la surdit\u00e9, la n\u00e9cessit\u00e9 cr\u00e9e les conditions pour que les sourds \u00e9laborent une langue originale et vivent l\u2019aventure de la vie d\u2019une mani\u00e8re peut-\u00eatre diff\u00e9rente de celle des entendants mais, en derni\u00e8re analyse, tout aussi satisfaisante (ou insatisfaisante) que le reste de l\u2019humanit\u00e9. Ce mouvement d\u2019id\u00e9es et de pratiques, qui a eu l\u2019\u00e9cole comme \u00e9picentre du s\u00e9isme macrosocial qu\u2019il a provoqu\u00e9, a irr\u00e9versiblement fait de la surdit\u00e9 une question soci\u00e9tale portant sur des collectivit\u00e9s de citoyens et non plus sur des individus consid\u00e9r\u00e9s isol\u00e9ment.<\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur cette mutation des pratiques et des regards, du 19\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 nos jours, que porte l\u2019ouvrage de Nathalie Lachance. Ce livre propose une analyse fine, appuy\u00e9e sur une solide enqu\u00eate de terrain et de nombreuses entrevues, des diff\u00e9rentes perspectives crois\u00e9es selon lesquelles la culture sourde peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e. Mais il va bien plus loin encore, car il pr\u00e9sente l\u2019histoire compar\u00e9e des espaces sourds en France, aux \u00c9tats-Unis et au Qu\u00e9bec. L\u2019auteure nous montre \u00e0 quel point ces trois histoires sont m\u00eal\u00e9es et doivent chacune aux deux autres. Pour mettre en parall\u00e8le les \u00e9volutions respectives des espaces sourds dans ces trois r\u00e9gions du monde, elle donne la parole \u00e0 tous les interlocuteurs concern\u00e9s\u00a0: en premier lieu aux Sourds, \u00e0 l\u2019adresse de ceux qui auraient tendance \u00e0 oublier qu\u2019ils sont les protagonistes d\u2019une histoire qui ne saurait se faire (et s\u2019\u00e9tudier) sans eux\u00a0; mais aussi aux divers acteurs qui les entourent et dont les conceptions sont tout sauf consensuelles\u00a0: le monde m\u00e9dical et son discours de la d\u00e9ficience orchestrant des pratiques plus ou moins agressives de r\u00e9habilitation auditive, le monde enseignant divis\u00e9 entre la perspective monolingue stricte (la langue orale comme meilleur moyen de se rapprocher de la condition entendante) et les diverses pratiques du bilinguisme (la langue de signes comme langue d\u2019int\u00e9gration sociale, vecteur de culture et base de d\u00e9part de toutes les acquisitions, y compris celle de la langue orale), le monde des associations et les pratiques communautaires, contrepoids capital dans les p\u00e9riodes o\u00f9 les institutions enseignantes entraient en d\u00e9clin ou \u00e9taient oppos\u00e9es au bilinguisme, etc. L\u2019auteure d\u00e9crit avec pr\u00e9cision le lent glissement vers les institutions la\u00efques de l\u2019assistance \u00e9ducative et sociale initialement fournie par les institutions religieuses. Elle montre aussi les oppositions qui ont structur\u00e9 les conflits entre les tenants de la surdit\u00e9 &#8211; affaire priv\u00e9e et ceux qui y voyaient une question o\u00f9 la puissance publique a son r\u00f4le a jouer.<\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Utilisant la culture sourde comme analyseur d\u2019attitudes, d\u2019id\u00e9ologies et de pratiques, l\u2019auteure nous entra\u00eene bien au-del\u00e0 de ce seul objet, vers un terrain d\u2019une nature radicalement politique et dont les fondements sont \u00e9thiques\u00a0: les enjeux ne sont rien moins que de savoir si les sourds peuvent\/doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00eatres de culture au statut irr\u00e9ductible \u00e0 celui de malades, si leur existence individuelle et collective et leurs conditions de vie, sans cesse contest\u00e9es ou remises en cause y compris sous des pr\u00e9textes philanthropiques, peuvent\/doivent \u00eatre am\u00e9lior\u00e9es dans les formes qu\u2019eux-m\u00eames souhaitent se donner, et si enfin la culture sourde, riche d\u2019une langue, d\u2019une histoire et d\u2019un savoir \u00eatre, peut\/doit \u00eatre reconnue comme partie int\u00e9grante du patrimoine de l\u2019humanit\u00e9. En derni\u00e8re instance, ce que d\u00e9crit Nathalie Lachance n\u2019est rien moins que la lutte d\u2019une communaut\u00e9 humaine du Qu\u00e9bec en faveur du droit de vivre dignement au milieu de ses semblables humains, une lutte qui rejoint celle des sourds du monde entier. J\u2019ose penser que, si son ouvrage aide sourds et entendants \u00e0 se sentir un peu plus solidaires de cette communaut\u00e9, \u00e0 comprendre que leurs destins \u2013 nos destins &#8211; sont inextricablement m\u00eal\u00e9s, son objectif aura \u00e9t\u00e9 atteint. De cela, je lui suis reconnaissant.<\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Paris, octobre 2006.<\/h2>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"font-size: 18pt;\">(Pr\u00e9face de l&rsquo;ouvrage de Nathalie Lachance, <\/span><span style=\"font-size: 18pt;\"><em>Territoire, transmission et culture sourde, Perspectives historiques et r\u00e9alit\u00e9s contemporaines<\/em><\/span><span style=\"font-size: 18pt;\">, Les Presses de l&rsquo;Universit\u00e9 Laval, Qu\u00e9bec, 2007)<\/span><\/strong><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Terminant la lecture de l\u2019ouvrage que Nathalie Lachance, je me suis souvenu, et avec quelle \u00e9motion \u2013 qu\u2019on me permette cette digression vers le sensible, l\u2019alli\u00e9 de toute r\u00e9flexion &#8211; d\u2019un moment crucial de la soutenance de th\u00e8se de doctorat en sciences du langage de Christian Cuxac, en 1996, \u00e0 la facult\u00e9 de la Sorbonne [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1434","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1434","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1434"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1434\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1454,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1434\/revisions\/1454"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1434"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1434"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1434"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}