{"id":1312,"date":"2019-02-07T16:17:48","date_gmt":"2019-02-07T15:17:48","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1312"},"modified":"2019-06-03T22:06:07","modified_gmt":"2019-06-03T20:06:07","slug":"surdite-et-lien-social-a-quelles-conditions-peut-on-sentendre-efpp-paris-le-29-avril-2014-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1312","title":{"rendered":"\u2666 Surdit\u00e9 et lien social : <Br\/>\u00e0 quelles conditions peut-on s\u2019entendre ?<Br\/>EFPP* , Paris, le 29 avril 2014"},"content":{"rendered":"<h5><\/h5>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0 \u00a0<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les trois sourds (Conte de Mamadou Diallo)*<\/span><span style=\"color: #000000;\">* <\/span><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une femme. Elle \u00e9tait sourde, tellement sourde qu\u2019elle n\u2019entendait rien. Tous les matins, elle portait son enfant sur son dos et elle se rendait \u00e0 son champ. Elle avait un immense champ d\u2019arachide. Et, un matin qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0, en train de travailler tranquillement dans son champ, arrive un monsieur, tellement sourd qu\u2019il n\u2019entendait rien. Et ce monsieur cherchait ses moutons. \u00c9coutez bien. Il s\u2019adressa \u00e0 la dame\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Madame, je cherche mes moutons, leurs traces m\u2019ont conduit jusqu\u2019\u00e0 votre champ. Est-ce que vous ne pourriez pas m\u2019aider \u00e0 les retrouver\u00a0? D\u2019ailleurs on les reconna\u00eet bien mes moutons. Parmi eux, il y a un mouton bless\u00e9. Madame, si vous m\u2019aidez \u00e0 retrouver mes moutons, je vous donnerai ce mouton bless\u00e9, vous pourrez toujours vous en servir\u00a0\u00bb. Mais elle, n\u2019ayant rien entendu, rien compris, elle a pens\u00e9 que ce monsieur lui demandait seulement jusqu\u2019o\u00f9 son champ s\u2019arr\u00eatait. Elle se retourna pour lui dire\u00a0: \u00ab\u00a0Mon champ s\u2019arr\u00eate l\u00e0-bas\u00a0\u00bb. Le monsieur a suivi la direction indiqu\u00e9e par la dame et par un curieux hasard, il trouva ses moutons en train de brouter tranquillement derri\u00e8re un buisson. Tout content, il les rassembla et est venu remettre \u00e0 la dame le mouton bless\u00e9. Mais celle-ci, n\u2019ayant rien entendu, rien compris, elle a pens\u00e9 que ce monsieur l\u2019accusait d\u2019avoir bless\u00e9 ce mouton. Alors elle s\u2019est f\u00e2ch\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Monsieur, je n\u2019ai pas bless\u00e9 votre mouton. Allez accuser qui vous voulez, mais pas moi. D\u2019ailleurs des moutons je n\u2019en ai jamais vus\u00a0\u00bb. Le monsieur, quand il a vu la femme se f\u00e2cher, il a pens\u00e9 que cette femme ne voulait pas de ce mouton mais qu\u2019elle voulait d\u2019un mouton plus gros, et \u00e0 son tour il se f\u00e2cha\u00a0: \u00ab\u00a0Madame, c\u2019est ce mouton que je vous ai promis et il n\u2019est pas du tout question que je vous donne le plus gros de mes moutons\u00a0\u00bb. Tous les deux ils se f\u00e2ch\u00e8rent, ils se f\u00e2ch\u00e8rent \u00e0 un tel point qu\u2019ils finirent par arriver au tribunal. Et le tribunal, dans cette Afrique d\u2019il y a longtemps, cela se passait sur la place du village, \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un grand arbre, l\u2019arbre \u00e0 palabres, le plus souvent un baobab. Le juge, lui qui \u00e9tait en m\u00eame temps le chef du village, il \u00e9tait l\u00e0, entour\u00e9 de tous ces gens qu\u2019on appelle les notables, la dame et le monsieur sont arriv\u00e9s tout en continuant leur querelle et apr\u00e8s les salutations, c\u2019est elle qui parla la premi\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Ce monsieur m\u2019a trouv\u00e9 dans mon champ, dit-elle, il m\u2019a demand\u00e9 jusqu\u2019o\u00f9 mon champ s\u2019arr\u00eatait. Je lui ai montr\u00e9 et j\u2019ai repris mon travail. Ce monsieur est parti, et quelques instants apr\u00e8s il est revenu avec un mouton bless\u00e9, m\u2019accusant de l\u2019avoir bless\u00e9. Or moi, je jure que des moutons j\u2019en n\u2019ai jamais vus. Voil\u00e0 pourquoi on est ici Monsieur le juge\u2026\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait au tour du monsieur\u00a0: \u00ab\u00a0Je cherchais mes moutons, dit-il, et leurs traces m\u2019on conduit jusqu\u2019au champ de cette dame, \u00e0 cette dame j\u2019ai dit que si elle m\u2019aidait \u00e0 retrouver mes moutons, je lui donnerais un d\u2019entre eux mais j\u2019ai bien pr\u00e9cis\u00e9 le mouton bless\u00e9. Elle m\u2019a montr\u00e9 mes moutons, c\u2019est ce mouton bless\u00e9 que je lui ai donn\u00e9. Elle veut d\u2019un mouton plus gros, pensez-vous que je vais lui donner le plus gros de mes moutons, \u00e0 deux pas de la f\u00eate des moutons\u00a0?\u00a0\u00bb. Le juge se leva, il \u00e9tait aussi sourd qu\u2019un pot, et quand il a vu l\u2019enfant sur le dos de sa m\u00e8re, il a pens\u00e9 qu\u2019il ne s\u2019agissait l\u00e0 que d\u2019une petite querelle de m\u00e9nage. Alors il s\u2019adressa au monsieur\u00a0: \u00ab\u00a0Monsieur, cet enfant est votre enfant, regardez d\u2019ailleurs comment il vous ressemble\u00a0! \u00c0 ce qu\u2019il me semble vous \u00eates un mauvais mari\u2026 Et vous, Madame, des petits probl\u00e8mes comme \u00e7a, ce n\u2019est pas la peine de venir jusqu\u2019ici \u00e9taler \u00e7a devant tout ce monde. Rentrez chez vous. Je souhaite que vous vous r\u00e9conciliez\u00a0\u00bb. Ayant entendu ce jugement, tout le monde \u00e9clata de rire. Et le rire contamine le juge, la dame et le monsieur. Que firent-ils\u00a0? Ils \u00e9clat\u00e8rent de rire, bien que n\u2019ayant rien compris.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et c\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que le conte pose sa question. Le conte voudrait savoir lequel de ces trois est le plus sourd\u00a0? Il vaut mieux ne pas se d\u00e9p\u00eacher de donner une r\u00e9ponse, tel qu\u2019on le conseille, quelque part en Afrique, d\u2019avoir le cou aussi long que celui du chameau, afin que la parole, avant de jaillir, puisse prendre tout son temps\u2026<\/span><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\">\u2666\u00a0 \u00a0\u2666\u00a0 \u00a0\u2666<\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">J\u2019ai entendu cette fable pour la premi\u00e8re fois il y a longtemps. Mamadou Diallo, conteur s\u00e9n\u00e9galais, parcourait encore le monde pour offrir ses histoires \u00e0 tous les publics \u2013 il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1996. Ce conte fait partie de ces tr\u00e9sors, de ces p\u00e9pites de patrimoine culturel que l\u2019on garde en soi, mati\u00e8re brute \u00e0 laquelle il arrive qu\u2019on ne touche pas pendant un certain temps et que l\u2019on reconsid\u00e8re parfois, dans certaines circonstances, pour l\u2019analyser en y portant un regard neuf. Cette opportunit\u00e9, c\u2019est votre invitation renouvel\u00e9e \u00e0 m\u2019exprimer devant vous qui me l\u2019a offerte et je vous en suis tr\u00e8s reconnaissant. Mon intention est donc aujourd\u2019hui de poursuivre, \u00e0 travers ce conte, la r\u00e9flexion entam\u00e9e lors de ma pr\u00e9sentation du 5 novembre dernier autour de la question du sentir ensemble comme condition de la communication et de l\u2019entente interhumaine.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Sur un plan chronologique, le r\u00e9cit comporte cinq parties\u00a0: deux rencontres entre un homme et une femme, une audience de tribunal devant un juge, des notables et un public, le d\u00e9nouement de la crise et une morale de l\u2019histoire.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La crise entre les protagonistes se noue autour de trois s\u00e9ries de malentendus. La premi\u00e8re ne pr\u00eate pas \u00e0 cons\u00e9quence f\u00e2cheuse\u00a0: l\u2019homme demande o\u00f9 est son mouton, la femme croit lui r\u00e9pondre en lui indiquant les limites de son champ et c\u2019est de mani\u00e8re tout \u00e0 fait involontaire et fortuite que ses indications permettent \u00e0 l\u2019homme de retrouver ses moutons. Le deuxi\u00e8me \u00e9pisode comporte une s\u00e9rie de malentendus qui dressent les deux protagonistes l\u2019un contre l\u2019autre en un conflit qui n\u2019a d\u2019autre issue que le tribunal. Le troisi\u00e8me \u00e9pisode met le juge \u00e0 \u00e9gale distance dans l\u2019incompr\u00e9hension avec les plaignants\u00a0: \u00e0 partir d\u2019une id\u00e9e fausse (vous \u00eates mari et femme et voil\u00e0 votre enfant), le juge exprime un ordre de faits et de souhaits (vous g\u00e9rez mal votre vie de couple, vous devriez am\u00e9liorer votre comportement) qui ne co\u00efncide en rien avec celui de chacun des deux plaignants.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Vous avez remarqu\u00e9 que, jusqu\u2019ici, le mat\u00e9riau de ces malentendus est enti\u00e8rement verbal. Tout est dans la parole. Chacun des interlocuteurs est enti\u00e8rement engag\u00e9 dans son dire\u00a0: la femme travaille sur son champ d\u2019arachide, son enfant sur le dos, elle r\u00e9pond du mieux qu\u2019elle peut \u00e0 la question de l\u2019homme, l\u2019homme navr\u00e9 de la perte de ses moutons cherche \u00e0 les r\u00e9cup\u00e9rer et, pour cela, suit de bonne foi les conseils de la femme, les \u00e9changes entre les deux interlocuteurs souscrivent aux r\u00e8gles de la politesse et de la r\u00e9ciprocit\u00e9 (tu me donnes une information et je te remercie par le don d\u2019un mouton), le juge est dans son r\u00f4le de juge et en toute bonne foi, lui aussi, renvoie chacun \u00e0 ses responsabilit\u00e9s et prescrit le bien et le juste. Pourtant, quelque chose a dysfonctionn\u00e9. Les acteurs du drame n\u2019ont pas pu ne pas s\u2019en rendre compte, puisque l\u2019affaire prend une tournure critique et qu\u2019il faut en passer par le tribunal. Mais aucun d\u2019eux ne semble se douter du motif de l\u2019aporie dans laquelle ils sont tomb\u00e9s. Ce motif, nous autres auditeurs du conte, nous le connaissons parce que le narrateur nous l\u2019a livr\u00e9 d\u2019embl\u00e9e\u00a0: c\u2019est la surdit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la d\u00e9ficience auditive, le d\u00e9faut de perception suffisamment discriminante des \u00e9missions sonores par chacun des trois personnages. La surdit\u00e9 joue ici le r\u00f4le du petit grain de sable qui vient enrayer l\u2019engrenage. Toutes les composantes du conte d\u00e9coulent de la surdit\u00e9 et s\u2019ordonnent \u00e0 partir d\u2019elle \u2013 mais celle-ci, notez-le bien, n\u2019est jamais nomm\u00e9e par les acteurs, personne ne la jette en p\u00e2ture explicative, et il en sera d\u2019ailleurs ainsi jusqu\u2019\u00e0 la fin du conte. Les trois protagonistes, tous aussi sourds, sont strictement plac\u00e9s sur un m\u00eame plan, car inextricablement plong\u00e9s dans l\u2019incommunication verbale. On s\u2019attendrait \u00e0 ce que le juge r\u00e9ussisse \u00e0 d\u00e9partager l\u2019homme et la femme par des commentaires ou des explications prolongeant les paroles d\u00e9j\u00e0 \u00e9mises, lesquelles, s\u2019ajoutant au contexte, l\u00e8veraient les incompr\u00e9hensions en restituant \u00e0 chacun la v\u00e9rit\u00e9 de son dire. On s\u2019attendrait aussi, cerise sur le g\u00e2teau, \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de la cause en derni\u00e8re instance de la m\u00e9prise, cette surdit\u00e9 qui joue de tels m\u00e9chants tours. Mais il n\u2019en est rien\u00a0: l\u2019intervention du juge ne fait que compliquer l\u2019affaire car sa parole emprunte le m\u00eame canal audio-vocal que celui auquel recourent les plaignants, elle est donc frapp\u00e9e de la m\u00eame hypoth\u00e8que. Les arguments, rationnels et de bon sens, opposent leurs diff\u00e9rences mais la surdit\u00e9 n\u2019offre aucune chance de combler le hiatus qui les s\u00e9pare. Le conte est tout \u00e0 fait explicite sur ce point : dans cette situation de distorsion du canal audio-vocal de communication, du verbe sonore on ne peut attendre aucune solution.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le conte nous vient heureusement en aide en nous offrant un d\u00e9nouement. Nous savons d\u00e9j\u00e0 que les trois interlocuteurs sont \u00ab\u00a0grill\u00e9s\u00a0\u00bb dans leur capacit\u00e9 \u00e0 se faire comprendre et, logiquement, on ne peut rien attendre d\u2019eux tant qu\u2019ils s\u2019obstineront \u00e0 poursuivre le m\u00eame type d\u2019\u00e9change. La solution vient donc de l\u2019ext\u00e9rieur, et sur un autre terrain.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Une instance tierce intervient en effet pour jouer un r\u00f4le-cl\u00e9\u00a0: l\u2019assembl\u00e9e des notables, les gens du village. Eux ne sont pas sourds, aucune parole sonore ne leur a \u00e9chapp\u00e9 au cours de l\u2019audience. Je note d\u2019ailleurs que la position de ces notables est analogue \u00e0 la n\u00f4tre, celle des auditeurs du conte. Nous pouvons nous identifier aux notables par notre position\u00a0: comme eux, nous sommes t\u00e9moins de ce qui se dit et nous saisissons parfaitement les motifs de la m\u00e9sentente. Mais il demeure toutefois une petite incertitude sur le point de savoir si notre position est enti\u00e8rement identifiable \u00e0 celle des notables\u00a0: comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9 plus haut, nous autres sommes inform\u00e9s depuis le d\u00e9but de la surdit\u00e9 des protagonistes, mais nous ne savons pas si les notables le sont. Tout porte \u00e0 croire qu\u2019ils le deviennent au cours de l\u2019audience et qu\u2019ils finissent par situer correctement le probl\u00e8me &#8211; sauf que le conte n\u2019en dit rien\u2026 La conscience de la pr\u00e9sence de la surdit\u00e9 n\u2019entra\u00eene pas que celle-ci soit nomm\u00e9e et que les notables se lancent dans des commentaires explicatifs. Non, la r\u00e9solution de la crise passe par un autre chemin, celui du rire.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Qu\u2019en est-il du rire\u00a0?<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le rire est un comportement, un geste, c\u2019est-\u00e0-dire un mouvement du corps exprimant une \u00e9motion et porteur d\u2019un affect. Pour autant, d\u2019une situation \u00e0 l\u2019autre, cette \u00e9motion et cet affect n\u2019ont pas toujours la m\u00eame valeur. Dans le conte, ce qui le d\u00e9clenche est sans doute le fait que les notables sont en mesure de r\u00e9unir toutes les donn\u00e9es du probl\u00e8me : contrairement aux acteurs du drame encore \u00e9gar\u00e9s dans la partialit\u00e9 de leurs explications, ils ont toutes les cartes dans les mains et c\u2019est en syntonie avec la situation qu\u2019ils se mettent \u00e0 rire. Mais quelle est la valeur de ce rire\u00a0? On peut l\u00e9gitimement supposer que les notables se moquent des plaignants et du juge et que ce rire manifeste de l\u2019ironie. Ici, rire c\u2019est rire d\u2019autrui. Mais que pr\u00e9cise encore le conte\u00a0? Que ce sont d\u2019abord le public et les notables qui rient, puis que \u00ab le rire contamine le juge, la dame et le monsieur. Que firent-ils\u00a0? Ils \u00e9clat\u00e8rent de rire, bien que n\u2019ayant rien compris.\u00a0\u00bb Le rire se transmet aux protagonistes par contamination, hors de tout cheminement intellectuel, hors de tout raisonnement et de toute verbalisation. Ce mouvement du corps est transmis dans un champ perceptif diff\u00e9rent du canal audio-vocal qui v\u00e9hicule le litige, il est donc perceptible par tous, il annule les diff\u00e9rences de condition physique entre sourds et non-sourds. Le petit pas accompli, mais aux cons\u00e9quences essentielles, est que le rire d\u2019autrui s\u2019est mu\u00e9 en rire de soi.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ce conte nous incite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur les relations entre deux registres d\u2019activit\u00e9 bien distincts. Dans l\u2019un, on rangera les perceptions diff\u00e9renci\u00e9es, sp\u00e9cifiques, transmises par des r\u00e9cepteurs sensoriels dont l\u2019absence prive l\u2019individu de stimuli. La surdit\u00e9, dans ce conte, entra\u00eene des malentendus parce que tout se passe dans le registre verbal. Mais ce registre est aussi celui de la parole, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019expression d\u2019une pens\u00e9e qui s\u00e9pare, classe, nomme, cat\u00e9gorise et distingue. L\u2019\u00e9laboration r\u00e9flexive propre \u00e0 la logique et au raisonnement tend pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00e9tablir des liens entre des entit\u00e9s d\u00e9j\u00e0 s\u00e9par\u00e9es et diff\u00e9renci\u00e9es, et pour ce faire elle s\u2019appuie sur une sensorialit\u00e9 discriminative qui \u0153uvre dans le m\u00eame sens. La r\u00e9flexion comme la sensorialit\u00e9 sp\u00e9cifique d\u00e9coupent, d\u00e9composent et analysent. En ce sens, le registre en question pourrait \u00eatre qualifi\u00e9 de registre de l\u2019activit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il en va bien diff\u00e9remment de cet autre registre de la sensorialit\u00e9 que, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, certains nomment perceptude. Il s\u2019agit d\u2019une forme de sensorialit\u00e9 non discriminante et globale, o\u00f9 le per\u00e7u et la perception ne font qu\u2019un, o\u00f9 l\u2019observateur ne se distingue pas de l\u2019objet qu\u2019il per\u00e7oit et o\u00f9 aucun recul r\u00e9flexif ne peut \u00eatre pris. Il s\u2019agit seulement de se mettre en phase avec le mouvement g\u00e9n\u00e9ral du monde. Cette adh\u00e9sion qui inclut l\u2019\u00eatre et la perception dans un tout et qui abolit la distinction entre l\u2019objectif et le subjectif, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le sentir ensemble qui fait communiquer toutes les parties de l\u2019\u00eatre entre elles mais aussi avec tous les \u00eatres anim\u00e9s environnants et avec tout le monde inanim\u00e9. Cette indistinction de la perception g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, qui est aussi celle de la transe hypnotique, dessine les limites du langage. Plus l\u2019on s\u2019enfonce dans une perception globale, plus la parole \u00e9choue \u00e0 discriminer et \u00e0 s\u00e9parer. C\u2019est pourquoi l\u2019on est en droit de qualifier d\u2019indiff\u00e9renci\u00e9 ce registre d\u2019activit\u00e9. La r\u00e9flexion, la rationalisation, l\u2019intellectualisation, la logique comme la parole sont mis en d\u00e9route au profit d\u2019une circulation sans fronti\u00e8res d\u2019un sentir qui se passe de mots.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ces deux registres sont facilement rep\u00e9rables dans le conte. L\u2019homme, la femme et le juge agissent pour leur propre compte dans un monde hautement diff\u00e9renci\u00e9. Chacun est engag\u00e9 dans une lutte pour imposer son ordre au monde\u00a0: la femme doit produire pour se nourrir et nourrir son enfant, l\u2019homme doit remettre la main sur son bien perdu, le juge doit dire le bien et le juste. Mais voil\u00e0\u00a0: cette haute diff\u00e9renciation qui caract\u00e9rise les efforts de chacun est \u00e0 l\u2019origine de conflits de chacun avec tous, et le conflit n\u2019a pas de solution tant que chacun campe solidement sur ses positions. Il n\u2019y aura nulle entente tant que l\u2019on en restera au niveau du verbe, sauf \u00e0 r\u00e9ussir \u00e0 imposer sa raison par la force. Aucun accord n\u2019est possible, le conflit ne peut se r\u00e9soudre que par la disparition d\u2019une des parties en pr\u00e9sence\u00a0(l\u2019image d\u2019un conflit arm\u00e9 commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 se profiler) ou \u2013 c\u2019est l\u2019issue provisoire que nous propose le conte &#8211; par l\u2019interposition d\u2019un tiers, la justice.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le renversement intervient avec le rire et par le basculement du rire d\u2019autrui en rire de soi. Il n\u2019est pas \u00e9vident de rire de soi et il est clair que le rire des notables aurait pu \u00eatre per\u00e7u comme vexant par les plaignants ou par le juge, parce qu\u2019il remettrait en cause l\u2019ordre et l\u2019autorit\u00e9 de chacun. Le petit miracle du conte, c\u2019est que le rire de soi a \u00e9t\u00e9 accept\u00e9 par nos trois protagonistes. Rire de soi, c\u2019est baisser la garde, c\u2019est tol\u00e9rer que se dissolvent les d\u00e9fenses instaur\u00e9es pour maintenir la configuration de la situation (les r\u00f4les, les convictions, les actes) et que cette dissolution laisse entrevoir la possibilit\u00e9 d\u2019un ordre nouveau. R\u00e9tablissant le sentir ensemble indiff\u00e9renci\u00e9, annulant la valeur des mots et l\u2019accrochage des acteurs \u00e0 leurs discours, le rire communicatif circule et abolit les fronti\u00e8res. Tous ceux que la crise s\u00e9parait se retrouvent \u00e0 rire ensemble de bon c\u0153ur. Les mots et les explications n\u2019importent plus, le sentir ensemble a pris le dessus et conditionne le r\u00e9tablissement de la communication.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Et le conte, comme pour mettre les points sur les i, se termine par une suggestion qui nous est administr\u00e9e, \u00e0 nous auditeurs\u00a0: \u00ab\u00a0On conseille, quelque part en Afrique, d\u2019avoir le cou aussi long que celui du chameau, afin que la parole, avant de jaillir, puisse prendre tout son temps\u2026\u00a0\u00bb. Ce qui n\u2019est pas sans rappeler le pr\u00e9cepte de notre enfance\u00a0: \u00ab\u00a0Tourne ta langue sept fois dans ta bouche avant de parler\u00a0\u00bb. Ce pr\u00e9cepte est g\u00e9n\u00e9ralement avanc\u00e9 par les parents pour aider l\u2019enfant \u00e0 \u00e9viter de \u00ab\u00a0parler trop vite\u00a0\u00bb, sans r\u00e9fl\u00e9chir, et de dire des b\u00eatises. Dans cette optique, le sens de ce pr\u00e9cepte serait d\u2019inciter \u00e0 mieux r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 faire intervenir la logique. Mais il y a une autre mani\u00e8re d\u2019entendre ce conseil, tout comme le pr\u00e9cepte du conteur s\u00e9n\u00e9galais\u00a0: il se pourrait que se donner du temps en tournant sept fois sa langue dans sa bouche serve moins \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir qu\u2019\u00e0 se laisser happer par la perception globale, \u00e0 mieux sentir et se laisser couler dans le mouvement du monde alentour pour entrer en phase avec lui. L\u2019effort de r\u00e9flexion ne sera ici d\u2019aucun secours, ce qui est demand\u00e9 c\u2019est au contraire de prendre son temps pour l\u00e2cher prise et surtout ne faire aucun effort, afin de r\u00e9aliser par les effets de la sensation conjointe et omnidirectionnelle, la fusion de l\u2019ensemble des d\u00e9terminants de l\u2019existence. Je pourrais dire encore\u00a0: il s\u2019agit de dissoudre la parole dans le corps et dans le geste, de la lester de toute la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019activit\u00e9. Lorsque la parole sera sortie de la bouche du chameau, elle sera d\u00e9j\u00e0 ext\u00e9rieure \u00e0 la chose, elle la regardera \u00e0 distance et aura quitt\u00e9 le sentir. Mais aura-t-elle une valeur si elle ne s\u2019est jamais incarn\u00e9e\u00a0? Le cou du chameau est suffisamment long pour que la parole qui remonte ait justement le temps de s\u2019incarner. S\u2019incarner, prendre corps, c\u2019est tout ce qu\u2019on peut souhaiter au langage pour qu\u2019il soit juste et qu\u2019il dise le vrai.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">La surdit\u00e9 met \u00e0 mal le verbe sonore, elle lui fait perdre toute efficacit\u00e9 et r\u00e9duit le dire \u00e0 une parole vide et intransmissible. Remarquons aussi que la c\u00e9cit\u00e9 ferait subir le m\u00eame sort \u00e0 la parole sign\u00e9e. Le rire, lui, est un geste du corps. \u00c9tranger aux param\u00e8tres constitutifs de la querelle, il tire son efficace de son ind\u00e9termination. \u00c0 la sp\u00e9cificit\u00e9 fig\u00e9e et crisp\u00e9e des arguments et des positions dans l\u2019effort de transmission verbale sonore, fait face la non-sp\u00e9cificit\u00e9 du rire\u00a0: le rire dissout les mots et rend les positions plus mobiles et plus souples, les circulations et les contaminations plus fluides. Cette dissolution est une condition pour recr\u00e9er l\u2019entente. Il n\u2019y a pas d\u2019accord, il n\u2019y a pas de parole vraie et partag\u00e9e que puissent r\u00e9aliser les mots si ceux-ci ne se confondent pas avec des activit\u00e9s, des gestes et des corps en mouvement qui les d\u00e9bordent et viennent les confirmer. Sans ces derniers, la parole est une coquille vide. Mais c\u2019est aussi parce que la parole individuelle se perd dans le mouvement collectif et en phase du rire que l\u2019accord se r\u00e9alise. Le rire r\u00e9tablit ce pont de communication que le verbe \u00e9chouait \u00e0 cr\u00e9er et suture les diff\u00e9rences. Il met les corps en mouvement et fait retrouver au langage son assiette en r\u00e9tablissant le sentir ensemble, au prix d\u2019une d\u00e9diff\u00e9renciation\u00a0: les acteurs du drame acceptent ce rire, ils se d\u00e9crispent et larguent les amarres qui les retenaient jusque l\u00e0 \u00e0 une repr\u00e9sentation fig\u00e9e de la situation. Le conte nous enseigne que, pour avoir une chance de sauver une parole en perdition, il lui faut sortir de la diff\u00e9renciation des positions qu\u2019elle op\u00e8re pour se fondre dans le corps et le geste, et laisser choir l\u2019ordre du monde dans lequel elle s\u2019inscrit. Par cette d\u00e9diff\u00e9renciation, par la chute dans la desp\u00e9cification et dans la d\u00e9parole, un ordre se disloque et s\u2019efface et offre aux \u00eatres une chance de reconfiguration possible. Il n\u2019est pas un conflit, entre les partenaires d\u2019un couple, entre employ\u00e9s et employeurs ou entre nations bellig\u00e9rantes, qui ne trouve de solution sans passer par la mobilisation et donc la d\u00e9diff\u00e9renciation des positions arr\u00eat\u00e9es, et ce mouvement de desp\u00e9cification implique avant tout la dissolution de la parole et le retour au sentir.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ce que je viens d\u2019exposer ne vise nullement \u00e0 d\u00e9consid\u00e9rer le verbe sonore et encore moins \u00e0 mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cart des d\u00e9cennies de lutte pour la reconnaissance de la langue des signes. Il serait possible d\u2019imaginer une suite au conte\u00a0: par le recours \u00e0 l\u2019\u00e9crit ou \u00e0 la langue des signes, les interlocuteurs finissent par mettre des mots ou des signes sur les motifs de leur discorde. Mais on sent bien que cette pr\u00e9cision est inutile, que le conte est complet et qu\u2019il a dit tout ce qu\u2019il y avait \u00e0 dire\u00a0: il n\u2019y a pas d\u2019accordage des \u00eatres qui ne pr\u00e9suppose l\u2019activit\u00e9 partag\u00e9e du sentir ensemble.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Notes<\/span><\/strong><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0* \u00c9cole de formation psychop\u00e9dagogique, Institut catholique de Paris (Universit\u00e9), 22 rue Cassette, 75006 Paris.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">*<\/span><span style=\"color: #000000;\">*\u00a0<\/span><span style=\"color: #000000;\">CD de Mamadou Diallo, \u00ab\u00a0Il en a toujours \u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, Contes de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, RC 224 ATL, 1996 CKT Productions.<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">Lectures conseill\u00e9es\u00a0:<\/span><\/strong><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><\/h2>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li>\n<h2><span style=\"color: #000000;\">Nicolas Bouvier, L\u2019usage du monde, \u00c9ditions Payot, 1963 (premi\u00e8re \u00e9dition)<\/span><\/h2>\n<\/li>\n<li>\n<h2><span style=\"color: #000000;\">Sybille de Pury\u00a0: <em>Comment on dit dans ta langue\u00a0? Pratiques ethnopsychiatriques<\/em>, Les Emp\u00eacheurs de penser en rond\/Le Seuil, Paris, 2005.<\/span><\/h2>\n<\/li>\n<li>\n<h2><span style=\"color: #000000;\">Alexandre Jollien, <em>Petit trait\u00e9 de l\u2019abandon<\/em>, \u00c9ditions du Seuil, 2012.<\/span><\/h2>\n<\/li>\n<li>\n<h2><span style=\"color: #000000;\">Fran\u00e7ois Jullien, <em>Un sage est sans id\u00e9e<\/em>, \u00c9ditions du Seuil, Paris, 1998.<\/span><\/h2>\n<\/li>\n<li>\n<h2><span style=\"color: #000000;\">Fran\u00e7ois Roustang, <em>Il suffit d\u2019un geste<\/em>, Odile Jacob, Paris, 2003.<\/span><\/h2>\n<\/li>\n<\/ul>\n<h2><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00a0 Les trois sourds (Conte de Mamadou Diallo)** C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une femme. Elle \u00e9tait sourde, tellement sourde qu\u2019elle n\u2019entendait rien. Tous les matins, elle portait son enfant sur son dos et elle se rendait \u00e0 son champ. Elle avait un immense champ d\u2019arachide. 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