{"id":1299,"date":"2019-02-07T15:50:25","date_gmt":"2019-02-07T14:50:25","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1299"},"modified":"2019-06-03T22:07:59","modified_gmt":"2019-06-03T20:07:59","slug":"%e2%99%a6-a-propos-du-film-la-chanson-est-finie-de-piotr-borowski-varsovie-2007","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1299","title":{"rendered":"\u2666 \u00c0 propos du documentaire \u00ab\u00a0La chanson est finie\u00a0\u00bb <Br\/>de Piotr Borowski (Pologne, 2008)"},"content":{"rendered":"<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Au d\u00e9part, le principe de ce documentaire est simple et immuable\u00a0: Piotr Borowski et son \u00e9quipe, une tr\u00e8s petite \u00e9quipe \u00e0 vrai dire (un cam\u00e9raman, une assistante et lui-m\u00eame), rencontrent une famille, disposent un magn\u00e9tophone au milieu de la pi\u00e8ce et mettent l\u2019appareil en route. La cam\u00e9ra n\u2019est l\u00e0 que pour saisir les r\u00e9actions des participants. Aucun artifice n\u2019est employ\u00e9\u00a0: lumi\u00e8re naturelle, disposition spontan\u00e9e des participants, tr\u00e8s peu d\u2019\u00e9changes verbaux entre l\u2019\u00e9quipe et les \u00ab\u00a0acteurs\u00a0\u00bb durant la s\u00e9quence film\u00e9e. Se font alors entendre des voix humaines entonnant <em>a capella<\/em> des chants enregistr\u00e9s il y a 27 ans par le m\u00eame Piotr Borowski, lors d\u2019un p\u00e9riple effectu\u00e9 en solitaire en 1980. Les chanteurs, tous amateurs, paysans diss\u00e9min\u00e9s tout au long des 600 kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re orientale de la Pologne, chantaient pour leur plaisir et avaient accept\u00e9 que le porteur de magn\u00e9tophone, pourtant inconnu d\u2019eux, saisisse sur le vif leur patrimoine culturel vocal et en garde une trace Tous \u00e9taient ce qu\u2019on n\u2019ose plus appeler aujourd\u2019hui des vieux, voire des tr\u00e8s vieux. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que les interlocuteurs de la seconde tourn\u00e9e de Borowski ne soient pas les personnes m\u00eames mais les descendants, \u00e0 de tr\u00e8s rares exceptions pr\u00e8s, de celles qu\u2019il avait rencontr\u00e9es initialement. \u00c0 nouveau, tous les personnages film\u00e9s sont d\u2019un \u00e2ge ind\u00e9finissable mais sur lequel les profondes rides de leur visage ne laissent planer aucun doute. Tous se sont pr\u00eat\u00e9s au \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb et Borowski n\u2019a rencontr\u00e9 aucune r\u00e9sistance pour recevoir l\u2019autorisation de filmer. Les familles se chiffrent par dizaines et le mat\u00e9riel collect\u00e9 exc\u00e8de largement celui que le montage a conserv\u00e9 et qu\u2019il nous est donn\u00e9 de voir. Borowski avait tout not\u00e9 lors de son premier voyage\u00a0: les noms des participants, leur \u00e2ge, le nom du village o\u00f9 ils habitaient, et pour qu\u2019il n\u2019y ait aucun doute possible sur leur identit\u00e9, il les avait photographi\u00e9s et avait r\u00e9pertori\u00e9 les photos, les gardant inexploit\u00e9es en lieu s\u00fbr.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Le documentaire qui nous est pr\u00e9sent\u00e9 est donc le fruit d\u2019une d\u00e9marche qui a consist\u00e9 \u00e0 restituer aux familles les enregistrements de leurs proches, dans un premier temps par l\u2019\u00e9coute du mat\u00e9riel sonore et dans un second, par un don de ce mat\u00e9riel sous forme d\u2019une cassette ou d\u2019un CD. Le m\u00eame dispositif est donc r\u00e9p\u00e9titivement \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 chaque s\u00e9quence. Ce qui est imm\u00e9diatement remarquable, mais qui ne manque pas de surprendre, c\u2019est la similitude des r\u00e9actions et des commentaires des participants. Je ne parle pas tant des premiers instants, o\u00f9 chacun cherche \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019identit\u00e9 des voix, s\u2019esclaffe de retrouver un air connu, est charm\u00e9 par la beaut\u00e9 d\u2019une voix ou \u00e9voque les circonstances dans lesquelles on chantait autrefois. Je ne parle pas non plus des commentaires en fin de s\u00e9quences, tous identiques, sur la fuite des jeunes vers les grandes villes, la d\u00e9sertification inexorable et la mort des villages, l\u2019impression d\u2019un monde qui se d\u00e9sagr\u00e8ge, l\u2019absence d\u2019avenir et la conclusion in\u00e9vitable qu\u2019\u00a0\u00ab\u00a0il n\u2018y a plus rien\u00a0\u00bb.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Non, je veux parler de ce qu\u2019incontestablement on peut qualifier de transe hypnotique. Tous les \u00e9l\u00e9ments sont en effet pr\u00e9sents, qui d\u00e9notent qu\u2019une induction hypnotique a bien d\u00e9clench\u00e9 une transe. Les participants se disposent autour de l\u2019appareil, ils focalisent leur attention sur une source unique, le mat\u00e9riel sonore. S\u2019ils tentent parfois de se soustraire au dispositif, ils sont doucement mais fermement incit\u00e9s \u00e0 demeurer assis par un Borowski imperturbablement d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 leur faire vivre cette travers\u00e9e. Celui-ci offre \u00e0 ses interlocuteurs la seule chose qui en vaille ici la peine, l\u2019attente. Il ne sait pas ce qui va se passer mais il sait que quelque chose va arriver et qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 \u00eatre patient et demeurer vigilant. Et la voix humaine fait son \u0153uvre magique\u00a0: l\u2019attention se concentre \u00e0 l\u2019extr\u00eame, le regard se perd dans le vide, les corps se figent dans un immobilit\u00e9 que seuls des tressaillements de peau et des larmes viennent contredire, rares signes perceptibles du torrent d\u2019\u00e9motions qui submerge les personnes r\u00e9unies. Manifestement, les pr\u00e9sents sont ailleurs \u2013 ramass\u00e9s au fond d\u2019eux-m\u00eames, dans la reviviscence de souvenirs heureux ou tragiques ou dans le berceau du nourrisson qui attendait la consolation maternelle par un chant cent fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Il ne reste plus que ce souffle qui trahit qu\u2019ils sont vivants, intens\u00e9ment vivants. Tout se condense en une vibration sonore qui fait entrer les corps en r\u00e9sonance. Peu importe que la voix entendue soit juste ou fausse, que son timbre soit clair ou \u00e9raill\u00e9. L\u2019\u00e9coutant a atteint le lieu de l\u2019indicible. Et que nous, spectateur de cette transe, comprenions la langue qui est parl\u00e9e ou non, que nous connaissions les paroles ou non, \u00e0 notre tour nous nous laissons aller et l\u2019\u00e9motion nous saisit. En cet instant o\u00f9 la multiplicit\u00e9 des origines et les diff\u00e9rences de conditions sociales ou d\u2019\u00e2ge ne jouent plus aucun r\u00f4le, le partage devient celui d\u2019une m\u00eame humanit\u00e9.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Ce film repr\u00e9sente un travail de m\u00e9moire, m\u00e9moire incarn\u00e9e par des \u00eatres de chair et d\u2019os, m\u00e9moire multiple et individu\u00e9e. Chacun joue sa partition dans cette mosa\u00efque culturelle o\u00f9 le polonais n\u2019est qu\u2019une langue parmi d\u2019autres, o\u00f9 les influences musicales m\u00eal\u00e9es se jouent des fronti\u00e8res. Les subjectivit\u00e9s s\u2019approprient un patrimoine qui les singularise. Le recensement de ce patrimoine et son analyse devrait \u00eatre le fruit d\u2019un travail collectif \u00e0 venir, dans des conditions qui restent encore largement \u00e0 d\u00e9finir. Ce serait l\u00e0 peut-\u00eatre la meilleure fa\u00e7on de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019interrogation angoiss\u00e9e de ces t\u00e9moins ultimes\u00a0: s\u2019il y a quelque chose plut\u00f4t que rien, si un monde ne dispara\u00eet pas sans laisser de traces, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 gr\u00e2ce au film de Piotr Borowski et au mat\u00e9riel qu\u2019il a recueilli, qui entrouvrent discr\u00e8tement la porte d\u2019une transmission possible.<\/span><\/h5>\n<h5><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\"><em>Montevideo-Madrid-Paris, f\u00e9vrier 2008 (Texte in\u00e9dit)<\/em><\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/span><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au d\u00e9part, le principe de ce documentaire est simple et immuable\u00a0: Piotr Borowski et son \u00e9quipe, une tr\u00e8s petite \u00e9quipe \u00e0 vrai dire (un cam\u00e9raman, une assistante et lui-m\u00eame), rencontrent une famille, disposent un magn\u00e9tophone au milieu de la pi\u00e8ce et mettent l\u2019appareil en route. 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