{"id":1182,"date":"2018-12-29T16:55:11","date_gmt":"2018-12-29T15:55:11","guid":{"rendered":"http:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1182"},"modified":"2018-12-29T16:58:13","modified_gmt":"2018-12-29T15:58:13","slug":"journee-sante-mentale-et-surditetoulouse-hopital-la-grave-10-mai-2012","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/?p=1182","title":{"rendered":"\u2666 Journ\u00e9e \u00ab\u00a0Sant\u00e9 mentale et surdit\u00e9\u00a0\u00bb<br\/>Toulouse, h\u00f4pital La Grave, 10 mai 2012"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">L\u2019ouverture en 1995, officiellement le 1<sup>er<\/sup> janvier 1996, de la premi\u00e8re unit\u00e9 de soins pour sourds sur le territoire fran\u00e7ais est pass\u00e9e presque inaper\u00e7ue dans le monde m\u00e9dical et hospitalier. Son succ\u00e8s a pourtant encourag\u00e9 les pouvoirs publics \u00e0 soutenir la cr\u00e9ation progressive de nouvelles unit\u00e9s, r\u00e9clam\u00e9e par les usagers sourds, les associations de sourds et les professionnels de la m\u00e9decine et de la psychiatrie concern\u00e9s. Elles sont aujourd\u2019hui au nombre de 14, leur activit\u00e9 globale est en constante augmentation et la n\u00e9cessit\u00e9 de leur pr\u00e9sence n\u2019est plus \u00e0 d\u00e9montrer.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Usagers et soignants peuvent dire avec le recul, \u00e0 juste titre, que l\u2019apparition de ces unit\u00e9s constitue un \u00e9v\u00e9nement majeur de ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les unit\u00e9s ont pour ainsi dire fait effraction dans l\u2019univers du soin et leur surgissement a pu para\u00eetre \u00e0 plus d\u2019un titre scandaleux dans le fonctionnement traditionnel du monde hospitalier. Deux aspects, mais ils ne sont pas les seuls, ont surtout marqu\u00e9 les esprits.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Le premier est l\u2019imposition de la pr\u00e9sence permanente, principielle, de la langue des signes fran\u00e7aise dans la pratique soignante quotidienne. Accueillir les patients sourds dans la langue de leur choix et en particulier, pour ceux qui l\u2019exigent, en langue des signes demeure, de loin, l\u2019avanc\u00e9e majeure. Cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sans mal. Il a fallu former des soignants \u00e0 cette langue, l\u2019instaurer comme langue courante dans les staffs, embaucher des interpr\u00e8tes pour mettre en place les ponts linguistiques entre soignants et soign\u00e9s. Il a fallu l\u2019inscrire dans une pratique collective quotidienne en la rendant contin\u00fbment visible par nos coll\u00e8gues entendants, rarement hostiles mais souvent \u00e0 cent lieues d\u2019imaginer les raisons de ces choix. Il a fallu convaincre les administrations et les personnels que la pratique de cette langue minoritaire ne remettait pas en cause les fondements de la R\u00e9publique fran\u00e7aise, qu\u2019il ne s\u2019agissait l\u00e0 ni d\u2019un caprice id\u00e9ologique ni d\u2019un folie budg\u00e9taire et que l\u2019instauration d\u2019une pratique constante, vivante et soutenue de la LSF repr\u00e9sentait la condition <em>sine qua non<\/em> de la mise en \u0153uvre de soins ad\u00e9quats. Le travail quotidien r\u00e9serve ainsi des instants de bonheur. Pour l\u2019usager qui me rencontre pour la premi\u00e8re fois et qui n\u2019a pas connu d\u2019autres psychiatres auparavant, il n\u2019est pas rare qu\u2019apr\u00e8s cinq minutes de conversation il interrompe son r\u00e9cit, saisi d\u2019un \u00e9motion qu\u2019il me transmet instantan\u00e9ment, et me dise\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est la premi\u00e8re fois que je peux me confier librement dans ma langue \u00e0 un professionnel. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre enfin chez moi\u2026\u00a0\u00bb. Pour une fois au moins dans sa vie, un entretien pour des soins n\u2019est plus une \u00e9preuve n\u00e9cessitant un effort, le patient se sent reconnu et s\u2019autorise \u00e0 se laisser aller, son message est adress\u00e9 en face \u00e0 face, dans la forme qui lui convient le mieux, permettant \u00e0 l\u2019alliance th\u00e9rapeutique de s\u2019engager sans attendre.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">La deuxi\u00e8me sorte de scandale, indissolublement li\u00e9e \u00e0 la premi\u00e8re, a \u00e9t\u00e9 l\u2019embauche par le service public de soignants sourds dans les \u00e9quipes de ces unit\u00e9s. Aucun argument, aucune pratique n&rsquo;a plus fait pour le rapprochement entre les usagers sourds et les soignants entendants que l&rsquo;arriv\u00e9e des soignants sourds dans les \u00e9quipes de soins. D\u00e9sormais, les sourds ne sont plus seulement la cible de la sollicitude des soignants entendants, ils deviennent leurs coll\u00e8gues. Ils aident ainsi ces derniers \u00e0 modifier leurs pratiques et leurs repr\u00e9sentations pour mieux r\u00e9pondre, plus souplement et dans une plus grande efficacit\u00e9, aux besoins de sant\u00e9 de la population sourde. Certes, d&rsquo;un point de vue sociologique, les soignants sourds n&rsquo;ont pas encore atteint le niveau des soignants entendants, tant qualitativement par les types de formations suivies et les dipl\u00f4mes obtenus que quantitativement par leur nombre. Mais leur pr\u00e9sence est de celle qui compte et qui contribue consid\u00e9rablement \u00e0 changer l&rsquo;environnement soignant. L\u2019embauche de professionnels sourds participant \u00e0 l\u2019\u00e9laboration et la conduite des soins a donc \u00e9t\u00e9 la condition de la mise en place de soins adapt\u00e9s aux usagers sourds.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Comme vous le savez, l\u2019importance de ces deux aspects a \u00e9t\u00e9 pleinement reconnue par la circulaire de la DHOS d&rsquo;avril 2007<sup>3<\/sup> qui r\u00e9git la cr\u00e9ation et le fonctionnement des unit\u00e9s de soins pour sourds. Comme professionnels \u00e0 part enti\u00e8re int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 une \u00e9quipe de soins mais aussi comme citoyens dont le r\u00f4le social est enfin reconnu, les sourds affirment d\u00e9sormais leur existence, en ce lieu comme en tant d&rsquo;autres depuis que le mouvement du \u00ab R\u00e9veil sourd \u00bb des ann\u00e9es 75 les a projet\u00e9s sur le devant de la sc\u00e8ne.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Je voudrais vous livrer ici certaines r\u00e9flexions personnelles plus sp\u00e9cifiques \u00e0 ma pratique psychiatrique. Je dis \u00ab\u00a0ma pratique\u00a0\u00bb parce que je n\u2019ai pas la pr\u00e9tention de parler au nom de toutes les unit\u00e9s. Je n\u2019ai pas sollicit\u00e9 l\u2019accord de mes coll\u00e8gues pour vous les pr\u00e9senter. Ce ne sont que des id\u00e9es qui ne demandent qu\u2019\u00e0 \u00eatre d\u00e9battues.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Les sourds constituent une minorit\u00e9 sociale et linguistique. Il n\u2019est donc pas facile pour eux d\u2019affirmer leur existence individuelle et collective, il ne va pas de soi que les entendants connaissent leurs modes de vie, leur langue et leurs fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre. Cette affirmation d\u2019existence de la part des sourds, quelle que soit sa forme, se heurte quotidiennement \u00e0 de multiples r\u00e9sistances et \u00e0 des pr\u00e9jug\u00e9s de toutes sortes qui la retournent syst\u00e9matiquement vers la non existence. Ce d\u00e9ni est g\u00e9n\u00e9ral, partag\u00e9 non seulement par l\u2019entourage des sourds ou par les professionnels, y compris nous-m\u00eames, mais encore par les sourds eux-m\u00eames. Il ne faut pas s\u2019en \u00e9tonner. Ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s dans un environnement tiss\u00e9 de d\u00e9ni, il est normal que les sourds finissent par faire leur l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils sont incapables, que la surdit\u00e9 est une chose naturelle et ind\u00e9passable, que les choses sont ainsi et ne peuvent \u00eatre autrement. Cette d\u00e9subjectivation, cette objectivation de l\u2019existence est le sympt\u00f4me majeur que nous rencontrons tous les jours en psychiatrie. Il r\u00e9sume \u00e0 lui seul la quasi-totalit\u00e9 des souffrances des sourds. Le corollaire en est que, par le chemin de la th\u00e9rapie comme par celui de la lutte citoyenne, en r\u00e9introduisant la dimension de la relation, en ranimant les relations sociales et affectives des sourds, en envisageant leurs carapaces d\u00e9fensives et chosifiantes comme des r\u00e9actions n\u00e9cessaires de survie et de protection, en reconnaissant et en l\u00e9gitimant les violences r\u00e9elles et symboliques dont les sourds ont \u00e9t\u00e9 victimes tout au long de leur vie, la voie de la subjectivation recommence \u00e0 \u00eatre emprunt\u00e9e, la vie reprend ses couleurs, le rep\u00e9rage de l\u2019\u00eatre sourd dans son environnement se renforce et lui redonne prise sur la r\u00e9alit\u00e9 et sens \u00e0 ses actes.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">\u00ab\u00a0Pharmakon\u00a0\u00bb. Vous savez que ce terme de l\u2019ancien grec signifie, comme le terme \u00ab\u00a0drogue\u00a0\u00bb d\u2019ailleurs, \u00e0 la fois m\u00e9dicament et poison. Faire du bien ou faire du mal, cette ambigu\u00eft\u00e9 est inscrite au c\u0153ur de l\u2019action m\u00e9dicale. Le m\u00e9decin se met au service de la vie, ou \u00e0 celui de la mort. Qu\u2019elle soit intentionnelle ou involontaire, la violence m\u00e9dicale est potentiellement inscrite dans toute action th\u00e9rapeutique. L\u2019intervention soignante comme le lien social peuvent \u0153uvrer dans deux directions oppos\u00e9es\u00a0: vers l\u2019affirmation de soi, le d\u00e9ploiement individuel, la cr\u00e9ation, la sant\u00e9, l\u2019\u00e9panouissement des potentialit\u00e9s, l\u2019expression sociale et citoyenne, le plus d\u2019existence, en un mot vers la vie, ou au contraire vers la d\u00e9pendance, la contrainte, l\u2019oppression, la r\u00e9duction des libert\u00e9s, l\u2019objectivation de la personne, l\u2019aggravation de la maladie, bref vers l\u2019inexistence et la mort. Il n\u2019est donc pas certain et donn\u00e9 d\u2019embl\u00e9e que je mette effectivement et sans condition mes forces au service de ces valeurs d\u2019affirmation et d\u2019\u00e9panouissement individuel et social. Certaines forces opposent une inertie et des r\u00e9sistances aux efforts d\u00e9ploy\u00e9s en faveur de l\u2019\u00e9mancipation. Comme professionnel et comme citoyen, je ne suis nullement assur\u00e9 du bien-fond\u00e9 de mes actions \u00e9mancipatrices\u00a0: quelles que soient mes intentions conscientes et l\u2019enfer \u00e9tant pav\u00e9 des meilleures intentions, il se peut que je renforce les forces de r\u00e9duction de l\u2019existence et de mort. Il n\u2019existe aucune garantie, aucune certitude quant \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 de mes interventions. J\u2019agis donc dans l\u2019effort incessamment renouvel\u00e9 de rep\u00e9rer et d\u2019analyser ces forces destructrices, y compris quand elles sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ma vie, et de me d\u00e9prendre d\u2019elles autant que mes capacit\u00e9s, mes relations sociales et les conditions environnementales me le permettent.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Mes efforts vont donc se d\u00e9ployer dans deux dimensions qui me paraissent compl\u00e9mentaires\u00a0: la dimension politique, citoyenne, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la dimension th\u00e9rapeutique et soignante, de l\u2019autre.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">C\u00f4t\u00e9 citoyen, je vais lutter pour que les soins des sourds soient reconnus dans toute leur l\u00e9gitimit\u00e9, aupr\u00e8s de mes coll\u00e8gues entendants qui ignorent presque tout de l\u2019exp\u00e9rience de vie sourde. Cela signifie des r\u00e9clamations incessantes aupr\u00e8s de l\u2019administration de l\u2019h\u00f4pital, des revendications (le mat\u00e9riel, le budget, le personnel, les conditions de travail, l\u2019information, la formation permanente et j\u2019en passe), des s\u00e9ances d\u2019informations au cours desquelles circulent des id\u00e9es qui vont lentement modifier les pratiques et les repr\u00e9sentations et combattre les pr\u00e9jug\u00e9s. Il s\u2019agit d\u2019ordonner l\u2019ensemble des contradictions qui tissent la vie d\u2019un h\u00f4pital pour cr\u00e9er une r\u00e9elle possibilit\u00e9 de soigner, pour rendre le cadre th\u00e9rapeutique afin que le regard clinique et les soins puissent se d\u00e9ployer correctement. Aucun effort n\u2019est inutile\u00a0: de l\u2019organisation de l\u2019accueil en langue des signes des patients au confort de la salle d\u2019attente, de la temp\u00e9rature de mon bureau \u00e0 l\u2019\u00e9clairage qui va rendre la conversation ais\u00e9e (je pense particuli\u00e8rement aux sourds-malvoyants), de ma disponibilit\u00e9 qui repose sur mon propre sentiment de s\u00e9curit\u00e9 et donc <em>in fine<\/em> sur la stabilit\u00e9 des conditions d\u2019exercice du travail de l\u2019\u00e9quipe (les contrats de mes coll\u00e8gues, leurs relations mutuelles de travail, la disposition des bureaux, etc.). Il y aura donc de ma part une lutte sans rel\u00e2che pour organiser un monde afin de le rendre ordonn\u00e9, coh\u00e9rent, tendu vers l\u2019obtention d\u2019un cadre qui soit rendu v\u00e9ritablement th\u00e9rapeutique \u2013 c\u2019est ce que j\u2019appelle la lutte politique et citoyenne, dans laquelle j\u2019inclus ma participation aux c\u00f4t\u00e9s des sourds \u00e0 leurs efforts pour \u00eatre socialement reconnus, ma lutte avec mes coll\u00e8gues pour imposer une certaine conception de la psychiatrie, qui tourne le dos \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie ultra-s\u00e9curitaire et chosifiante de certains d\u00e9cideurs, ou encore mon combat contre le d\u00e9mant\u00e8lement de la psychiatrie publique et du service public en g\u00e9n\u00e9ral. Comme citoyen, je lutte pour la pr\u00e9servation de droits acquis mais aussi pour la conqu\u00eate de nouveaux espaces de citoyennet\u00e9, autrement dit pour nourrir et promouvoir la d\u00e9mocratie.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Vous le voyez, il y a l\u00e0 un immense effort fait de tensions, de vigilance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toutes les id\u00e9es et les pratiques qui ont cours dans l\u2019exercice quotidien du travail, et de prises de position sans tr\u00eave pour d\u00e9velopper le cadre th\u00e9rapeutique ou du moins \u00e9viter qu\u2019il soit, m\u00eame sur des d\u00e9tails, remis en cause ou d\u00e9truit.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il y a la th\u00e9rapie. La th\u00e9rapie, elle aussi, n\u00e9cessite de faire des efforts, il ne s\u2019agit pas de se reposer et de regarder le patient englu\u00e9 dans ses contradictions. Si le patient vient me demander de l\u2019aide, ce n\u2019est pas seulement en l\u2019\u00e9coutant passivement que quelque chose va se transformer dans sa situation. Je vais devoir retrousser mes manches et mettre les mains avec lui, dans le cambouis de ses apories, de ses errements, de ses souffrances. Mais au contraire de ce qui se passe dans la lutte politique, l\u2019effort que je vais d\u00e9ployer est tout le contraire du premier. Je vais devoir me laisser aller, me rendre aussi souple que possible (aussi souple que me le permettra le cadre th\u00e9rapeutique, c\u2019est pour cela que j\u2019insiste tellement sur la n\u00e9cessit\u00e9 de le conformer pour le rendre tel) pour me mettre \u00e0 la port\u00e9e du patient. Cela signifie me mettre en \u00e9tat de flottement mental, me d\u00e9faire de mes certitudes, pouvoir me laisser surprendre, \u00eatre attentif \u00e0 ne pas juger, \u00e0 \u00e9couter autant que faire se peut sans pr\u00e9jug\u00e9s, \u00e0 m\u2019int\u00e9resser indistinctement \u00e0 tous les aspects du discours et du comportement du patient, \u00e0 observer ses r\u00e9actions comme les miennes, oppos\u00e9es ou compl\u00e9mentaires mais forc\u00e9ment coupl\u00e9es, car la psychoth\u00e9rapie c\u2019est comme le tango &#8211; il faut \u00eatre deux pour le danser. Bref, il s\u2019agira de perdre mes rep\u00e8res habituels, de mettre en veilleuse mes valeurs m\u00eames les plus assur\u00e9es et d\u2019ouvrir mon \u00e9coute \u00e0 l\u2019inou\u00ef, f\u00fbt-il gestuel. Cette disposition, je la nomme transe hypnotique ou semi-hypnotique. La transe, c\u2019est celle que Freud, qui, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on entend dire \u00e7a ou l\u00e0 n\u2019a jamais oubli\u00e9 tout au long de sa vie qu\u2019il avait pratiqu\u00e9 l\u2019hypnose, appelait l\u2019attention flottante. Il me semble que l\u2019unique mani\u00e8re de donner corps et consistance au v\u00e9cu des patients sourds, de les accompagner vers le plaisir, l\u2019action et l\u2019affirmation de leur existence, pour moi qui suis th\u00e9rapeute et entendant, c\u2019est de me dissoudre et d\u2019adh\u00e9rer le plus \u00e9troitement \u00e0 leur exp\u00e9rience, c\u2019est, dans le temps de la s\u00e9ance et autant qu\u2019il m\u2019est possible, de partager leurs pr\u00e9occupations, leurs habitudes, leurs mani\u00e8res de s\u2019exprimer, leurs aspirations, quoi qu\u2019il m\u2019en co\u00fbte et quoi que j\u2019en pense par ailleurs. En un mot, je dois faire l\u2019effort de ne pas faire d\u2019effort.<\/span><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><\/h5>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000; font-size: 18pt;\">Je tente de r\u00e9sumer en quelques mots ce qui me para\u00eet caract\u00e9riser cette rencontre incroyable, inou\u00efe, d\u2019un soignant entendant avec un usager sourd. Bernard Mottez, le grand sociologue de la surdit\u00e9, disait que la surdit\u00e9 est l\u2019exp\u00e9rience du d\u00e9ni. Le travail du th\u00e9rapeute n\u2019est rien d\u2019autre que le d\u00e9mant\u00e8lement du d\u00e9ni, qu\u2019il faut d\u00e9busquer sous toutes les formes qu\u2019il peut rev\u00eatir\u00a0: le d\u00e9ni social dont le patient a \u00e9t\u00e9 victime, le d\u00e9ni que je peux moi aussi promouvoir, m\u00eame sans le savoir, dans le pr\u00e9sent de la relation th\u00e9rapeutique, et le d\u00e9ni que le patient a int\u00e9rioris\u00e9 et dont il cro\u00eet qu\u2019il ne peut ni ne doit se d\u00e9faire. L\u2019\u00e9mancipation sociale et l\u2019\u00e9mancipation individuelle, de mon c\u00f4t\u00e9 comme de celui du patient, ne sont pas du m\u00eame ordre et j\u2019ai pris soin de les distinguer. N\u00e9anmoins, ce que l\u2019exp\u00e9rience de la surdit\u00e9 ne cesse de nous rappeler, c\u2019est que l\u2019une ne va pas sans l\u2019autre. C\u2019est ainsi que sont mis \u00e0 jour et, dans les meilleurs des cas, modifi\u00e9s et reconfigur\u00e9s, les liens, \u00e9vidents ou plus subtils mais toujours \u00e9troitement tiss\u00e9s, entre le v\u00e9cu d\u2019angoisse le plus intime, fruit de la d\u00e9subjectivation de l\u2019individu, et la grande histoire, celle du monde agit\u00e9 de crises et d\u2019indignations que nous traversons aujourd\u2019hui.<\/span><\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L\u2019ouverture en 1995, officiellement le 1er janvier 1996, de la premi\u00e8re unit\u00e9 de soins pour sourds sur le territoire fran\u00e7ais est pass\u00e9e presque inaper\u00e7ue dans le monde m\u00e9dical et hospitalier. Son succ\u00e8s a pourtant encourag\u00e9 les pouvoirs publics \u00e0 soutenir la cr\u00e9ation progressive de nouvelles unit\u00e9s, r\u00e9clam\u00e9e par les usagers sourds, les associations de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1182","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1182","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1182"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1182\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1186,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1182\/revisions\/1186"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1182"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1182"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexiskaracostas.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1182"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}